Challenges de lecture : quantité ou qualité ?

Si vous êtes, tout comme moi, familiers de la sphère Booktube et des pratiques de lecture connectées, vous n’avez pas pu passer à côté de la vague des challenges, qu’ils soient saisonniers ou thématiques. Entre le Cold Winter Challenge, le Pumpkin Autumn Challenge ou, plus récemment, le Spring Flower Challenge, tous les moments de l’année sont rythmés pas ces aventures de lecture collective où, sous l’impulsion d’un.e influenceur.se, les lecteurs et lectrices remplissent leurs « menus » et concoctent des piles à lire mûrement réfléchies. Plus ponctuels, les week-ends à mille et les readathons viennent également s’ajouter à l’ensemble, en proposant des « sprints » de lecture très intenses, condensés sur une ou deux journées. Cette pratique du challenge a pour avantage de créer des interactions plaisantes entre lecteurs et lectrices sur des groupes Facebook dédiés (ou sur d’autres supports virtuels) et de recréer une forme de convivialité dans une pratique ordinairement plutôt solitaire. Pour autant, après avoir suivi quelques temps ces différents groupes, j’en suis venue à me demander si ces fameux challenges n’étaient pas, dans leur genre, des manifestations de la « passion accumulatrice » que j’évoquais déjà dans un précédent billet. Les challenges nous inciteraient-ils à valoriser le nombre de pages englouties plutôt que la qualité de l’expérience de lecture ?

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Lecture & accumulation : peut-on être un lecteur ou une lectrice minimaliste ?

Cette année, au moment de la mort de Karl Lagerfeld, nous avons été nombreux.ses à voir passer des photos de sa spectaculaire bibliothèque, empilement impressionnant de centaines de livres rangés d’une manière très esthétique. Lors de la diffusion de ces images, j’ai vu naître, sur les réseaux sociaux, des discussions assez variées, de ceux et celles qui s’extasiaient devant cette architecture bibliophile aux autres qui soulignaient la dimension peu pratique de ce rangement, et aux autres encore qui critiquaient l’extrême matérialisme de ce rapport à la lecture, directement fondé sur la possession. Ces différents échanges m’ont particulièrement intéressée. Le minimalisme est en effet dans l’air du temps : sans même parler de Marie Kondo (dont la démarche n’est d’ailleurs pas tout à fait minimaliste, d’après ce que j’ai compris) ou des autres théoriciens et théoriciennes du rangement, qui ne représentent que la façade « visible » du mouvement, je vois autour de moi de nombreuses personnes qui s’interrogent de plus en plus sur leur rapport à la consommation et aux objets. Et il s’agit, me semble-t-il, d’un questionnement nécessaire : dans un monde qui nous bombarde chaque jour d’incitations à l’achat, qui produit des milliers d’objets jetables, qui suscite des sensations de manque artificielles ou crée insidieusement des complexes pour pousser sans cesse le consommateur et la consommatrice à dépenser tout son salaire dans des babioles ou des cosmétiques, il est indéniablement utile de se remettre un peu en question quand on flanche de désir devant un nouveau gadget technologique ou un nouveau petit carnet. Comment envisager la passion pour la lecture, et le souhait constant d’enrichir sa bibliothèque de nouveaux livres, avec ce questionnement sur la possession matérielle et les habitudes de consommation ?

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Cocooning, bookstagram et tasses de thé : la lecture est-elle un divertissement ?

C’est une lectrice de ce blog (merci à toi, Sarah, si tu passes par ici!) qui m’a donné l’idée de cet article, en commentant mon billet publié l’été dernier Lectures de vacances : le divertissement est-il consensuel ? Je m’attaquais, dans cet article, à l’idée traditionnellement répandue que les lectures d’été doivent être dénuées de tout challenge intellectuel pour pouvoir réellement divertir, et je suggérais qu’il pouvait être tout aussi plaisant de décortiquer une œuvre complexe. Sarah m’objectait dans son commentaire que considérer la littérature comme un divertissement était déjà quelque chose de gênant en soit : et je dois dire que je suis assez d’accord. N’est-ce pourtant pas cette conception de la lecture qui transparaît le plus aujourd’hui sur les réseaux sociaux, la lecture comme détente, comme moment de « hygge » ? Je ne suis pas sûre de pouvoir répondre clairement à cette question, mais j’ai estimé qu’il serait intéressant d’y réfléchir, et d’essayer de mettre des mots sur ma propre expérience de lectrice.

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