Challenges de lecture : quantité ou qualité ?

Si vous êtes, tout comme moi, familiers de la sphère Booktube et des pratiques de lecture connectées, vous n’avez pas pu passer à côté de la vague des challenges, qu’ils soient saisonniers ou thématiques. Entre le Cold Winter Challenge, le Pumpkin Autumn Challenge ou, plus récemment, le Spring Flower Challenge, tous les moments de l’année sont rythmés pas ces aventures de lecture collective où, sous l’impulsion d’un.e influenceur.se, les lecteurs et lectrices remplissent leurs « menus » et concoctent des piles à lire mûrement réfléchies. Plus ponctuels, les week-ends à mille et les readathons viennent également s’ajouter à l’ensemble, en proposant des « sprints » de lecture très intenses, condensés sur une ou deux journées. Cette pratique du challenge a pour avantage de créer des interactions plaisantes entre lecteurs et lectrices sur des groupes Facebook dédiés (ou sur d’autres supports virtuels) et de recréer une forme de convivialité dans une pratique ordinairement plutôt solitaire. Pour autant, après avoir suivi quelques temps ces différents groupes, j’en suis venue à me demander si ces fameux challenges n’étaient pas, dans leur genre, des manifestations de la « passion accumulatrice » que j’évoquais déjà dans un précédent billet. Les challenges nous inciteraient-ils à valoriser le nombre de pages englouties plutôt que la qualité de l’expérience de lecture ?

Loin de moi l’idée de condamner tout d’un bloc les lecteurs et lectrices qui pratiquent ces challenges. La raison même pour laquelle je me permets d’en parler aujourd’hui, c’est parce que je les ai moi-même pratiqués! J’ai assemblé des PàL pour le Cold Winter et fait quelques week-ends à mille quand je souhaitais réduire drastiquement la quantités d’ouvrages non-lus qui sommeillaient dans ma bibliothèque et faire une bonne séance de tri. Malheureusement, je me retrouvais souvent à tourner rapidement les pages sans les savourer, à choisir des livres très brefs dans le seul but de pouvoir les ajouter à la liste, ou à me tourner vers un ouvrage qui ne m’aurait pas intéressé à un autre moment de l’année, et que je ne choisissais que pour « coller » au thème. Bref : la pratique des challenges dégradait nettement la qualité de mes moments de lecture. Je comptais, triais, classais… et le plaisir ressenti provenait plutôt de la satisfaction de voir la pile se réduire que du contenu des œuvres. Je ne prétends pas, bien entendu, que tous les lecteurs et toutes les lectrices qui pratiquent ces challenges se retrouvent dans la même situation que moi. Mais quand il m’arrive de visionner des vidéos dans lesquelles les Booktubeuses enchaînent les romans graphiques pour « tricher » et arriver plus facilement au bout du challenge… Je m’interroge. Auraient-elles choisi cette lecture dans d’autres circonstances ? Est-il vraiment utile et intéressant de choisir des œuvres calibrées pour entrer dans un challenge au lieu d’interroger ses propres aspirations, de faire ses propres choix de lecture sans contraintes ?

J’ai arrêté les challenges de lecture, arrêté de choisir mes livres en fonction des saisons, de lire un conte de Noël parce qu’on est en décembre ou d’acheter des romans gothiques en octobre, d’enchaîner les petits folios à deux euros juste pour compléter un « menu. » Et bien que j’éprouve toujours une véritable satisfaction à voir mon étagère de livres non lus se réduire, et à remplir ma progression sur Goodreads, j’ai réussi à me concentrer de nouveau sur le contenu des œuvres, et à choisir mes prochaines lecture par goût, et non par utilitarisme. Je suis pourtant avec grand intérêt les clubs de lecture virtuels qui sont, à mon sens, une pratique nettement plus intéressante que celle des challenges. Ils ne diffèrent pas vraiment des clubs de lecture réels : un.e influenceur.se choisit un ou deux livres chaque mois, et propose à sa communauté de les lire aussi, et de communiquer autour des œuvres en question via les réseaux sociaux (groupes Facebook, Instagram, ou autre.) L’approche est nettement différente de celle du challenge : l’objectif est d’échanger autour de textes précis, de partager une réflexion et une expérience, et non de compter les pages, de cocher des cases, de barrer des œuvres de sa liste. Bien que je ne participe pas de façon régulière à ces clubs de lecture virtuels, je trouve les échanges bien plus fertiles et détendus que ceux qui ont cours sur lors des challenges. C’est même volontiers que je pourrais créer un club de lecture si j’avais une communauté un peu plus vaste autour de ce blog ou du streetcast. Bien que ce ne soit pas la plus innovante des pratiques de lecture connectées, c’est celle qui me semble la plus raisonnée et la plus agréable : nul besoin de remplir son tableau d’honneurs de lecteur ou de lectrice, de faire gonfler son nombre de pages ou de valider son challenge goodreads chaque année pour avoir des interactions intéressantes entre pairs. Il n’appartient qu’à nous de rompre la solitude de l’activité de lecture sans s’enfermer dans de vaines compétitions.

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11 commentaires

  1. Je n’avais jamais participé à un challenge de lecture avant de découvrir le « Printemps de l’Imaginaire francophone », et je l’apprécie beaucoup ! J’en parle dans cet article : https://lastreetlaplume.wordpress.com/2019/03/08/defi-de-lecture-le-printemps-imaginaire-francophone/

    Je trouve qu’il évite assez bien les excès que tu déplores puisque le but n’est pas forcément de lire un maximum de livres, le challenge est « remporté » dès qu’on lit une oeuvre qui correspond aux critères. C’est vrai que c’est peut-être dommage de se cantonner au genre de l’imaginaire (j’ai craqué sur plusieurs romans contemporains à Livre Paris et j’aurais bien aimé les lire avant juin) mais c’est tout de même un genre assez vaste, et au-delà de ça le critère de choix ne porte que sur la nationalité de l’auteur. En tout cas, je n’ai pris quasiment que des livres qui étaient déjà dans ma PAL, et je suis contente des découvertes que j’ai faites jusqu’à présent.
    J’ai aussi entendu parler du « Challenge Solidaire » sur Babelio, dont le principe est que les participants lisent des classiques et les chroniques, et qu’en contrepartie de l’argent est versé à une association qui lutte contre l’illétrisme.

    Je n’ai jamais testé les clubs de lecture, en revanche. Ce n’est pas compliqué de discuter d’une lecture si tout le monde n’avance pas au même rythme ?

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire! En effet, les challenges que tu décris me semblent nettement plus intéressants que ceux que je connaissais, et qui étaient vraiment fondés sur l’accumulation! Si cela permet de découvrir de nouvelles œuvres sans pression de quantité, c’est parfait 🙂
      Pour l’instant, les clubs de lecture dont j’ai suivi les échanges proposaient plutôt des essais (je pense notamment à celui de BuffyMars, de la chaîne Tout est politique), du coup, les œuvres n’étaient pas vraiment « spoilables »! C’est certainement un peu plus compliqué avec les romans.
      J’espère que tu nous tiendras au courant sur ton blog de tes découvertes du Printemps de l’imaginaire en tous cas! ^^

  2. Je n’ai jamais apprécié les challenge littéraire justement pour ce que tu énonces. Plus encore, j’ai une opinion très drastique sur ce sujet, pour moi c’est un moyen de surconsommation qui empêche l’expérience de la lecture puisque le but c’est d’en lire le plus possible dans un temps imparti. Encore une fois, j’associe ces « concours » au capitalisme qui souhaite ce genre de pratique. Une fois que tu as tout lu tu retournes à la librairie pour faire ton stock. Bref je n’aime pas trop ce pratiques, elles n’ont aucun sens pour moi que de lire sans apprécier ou penser ce qu’on lit.

    1. Merci pour ton commentaire Ambroisie! Oui, je pense aussi que notre société de surconsommation encourage ce genre de pratiques… Et je n’aime pas envisager la lecture comme une forme de consommation (même si je crois aussi dans l’importance de soutenir les auteurs en achetant leurs œuvres.)
      Disons que c’est à nous de savoir poser nos limites pour une pratique de lecture enrichissante et raisonnable, sans compétition ni excès!

  3. Je suis assez d’accord avec ton point de vue et j’ajouterais meme que le principe de la chronique littéraire peut parfois rejoindre un peu cette idée d’une pratique « accumulatrice ».
    Quand je vois certains blogs littéraires très alimentés, qui font un peu la course a la chronique, je ne peux pas m’empêcher de penser que la lecture devient un impératif et un « sprint » qui perd un peu de sa spontanéité et de son plaisir, tout simplement.
    D’un autre côté, il me semble que les challenges peuvent permettre justement de lire des livres qu’on a acheté à un moment donné – et donc qu’on a eu envie de lire ! – mais sur lesquels on n’a jamais eu le courage de se pencher vraiment.
    Finalement, je pense que c’est un peu comme tout, la finalité du challenge littéraire dépend de la pratique qu’on veut en faire !

    1. Merci pour ton commentaire! J’ai aussi cette impression en surfant sur certains blogs, et surtout en tombant sur des « Books Hauls » et ce genre de choses sur Youtube. Le livre y devient un objet de consommation ordinaire…
      Mais en effet, si le challenge peut aider à découvrir de nouvelles œuvres ou à se tourner de nouveaux vers des « oubliés » de notre bibliothèque, il peut être vécu de manière positive. Je n’ai pas réussi à en avoir une pratique raisonnable, mais certains lecteurs et certaines lectrices ont sûrement une pratique de ces challenges plus sereine, et tant mieux !

  4. Voilà un sujet qui tombe à point pour moi. Je me suis inscrite pour le challenge ABC 2019 en voulant sortir de ma PaL plusieurs livres qui y sont depuis longtemps et me voilà en panne de lecture ! Incapable de retrouver du plaisir à lire ma PaL je me suis tournée vers mes nouveaux achats afin de raviver la flamme !

  5. Je n’ai jamais « joué » à ça, mais je connaissais la pratique pour avoir lu quelques billets de blog sur ces challenges. Je n’y participerai pas pour plusieurs raisons : enchainer les livres, lire vite, lire trop vite, négliger l’énorme pavé qu’on a envie de lire pour un petit truc vite expédié mais qui ferait grimper le compteur se révèlerait contre productif. Où serait le plaisir ? Il y a des moments où je lis beaucoup. Des moments où je lis moins, voire pas du tout. Me forcer, dans ces cas là, hum, non. Et puis il y a des livres qu’on ne peut pas lire vite. Ils se savourent. Ils ne sont pas nécessairement longs : je relis en ce moment des contes d’Oscar Wilde, et j’en savoure chaque mot. Ce n’est pas un gros recueil, mais il « dure » plus longtemps que certains pavés.
    Le seul « compte » que je tiens, c’est la liste des livres lus dans l’année, mais pas du tout dans l’esprit d’un challenge. Juste pour le souvenir, en voyant la liste de certains livres : finalement très peu nous marquent vraiment. La plupart, il faut qu’on voit les titres et là, tout d’un coup on se rappelle.
    Sinon, je suis bien attirée par les clubs de lecture. Dans l’idéal, ce serait « en vrai », pas forcément sur internet. Il faudrait que je voie si par hasard il n’y pas ce genre de club à ma bibliothèque municipale.

    1. Je suis tout à fait d’accord! Les challenges sont, en fin de compte, extrêmement limitants… Tout comme toi, je prends mon temps pour lire certaines œuvres : en ce moment, par exemple, je lis les Contes cruels au compte-goutte, un de temps en temps, et j’avance tout doucement dans le tome 2 du Deuxième sexe car je veux être certaine de comprendre tout le propos. Et je suis heureuse de prendre ce temps nécessaire, au lieu d’expédier des lectures juste pour valider un challenge !
      J’aimerais aussi trouver un club de lecture « en vrai », mais celui qui avait lieu dans un café de ma ville s’est arrêté. Cela dit, j’ai une forme de club de lecture informel avec mon papa, nous lisons les mêmes livres puis en discutons longuement au téléphone ^^

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