Cocooning, bookstagram et tasses de thé : la lecture est-elle un divertissement ?

C’est une lectrice de ce blog (merci à toi, Sarah, si tu passes par ici!) qui m’a donné l’idée de cet article, en commentant mon billet publié l’été dernier Lectures de vacances : le divertissement est-il consensuel ? Je m’attaquais, dans cet article, à l’idée traditionnellement répandue que les lectures d’été doivent être dénuées de tout challenge intellectuel pour pouvoir réellement divertir, et je suggérais qu’il pouvait être tout aussi plaisant de décortiquer une œuvre complexe. Sarah m’objectait dans son commentaire que considérer la littérature comme un divertissement était déjà quelque chose de gênant en soit : et je dois dire que je suis assez d’accord. N’est-ce pourtant pas cette conception de la lecture qui transparaît le plus aujourd’hui sur les réseaux sociaux, la lecture comme détente, comme moment de « hygge » ? Je ne suis pas sûre de pouvoir répondre clairement à cette question, mais j’ai estimé qu’il serait intéressant d’y réfléchir, et d’essayer de mettre des mots sur ma propre expérience de lectrice.

Avant toute chose, parlons vocabulaire : je compte me servir, ici, du sens commun de divertissement, celui de « passe-temps agréable », car au sens pascalien, tout ce qui détourne l’homme du questionnement sur sa condition et de l’angoisse de la mort peut être considéré comme un divertissement (et donc même un travail très pénible.) Je me concentrerai ici sur un sens nettement plus ordinaire : une activité agréable, mais qui ne revêt pas de caractère essentiel (et qui peut même détourner de l’essentiel.)

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Je conçois très bien que la lecture puisse être considérée, par certains et certaines, comme un divertissement : une activité plaisante, qui nous permet de nous évader et de rêver. Ce qui ne l’empêche pas, bien entendu, de participer à la construction de notre langage et à l’approfondissement de notre connaissance du monde et de notre conscience d’autrui : un divertissement peut être enrichissant. Il me semble en tous cas que c’est cette conception de la lecture qui est la plus « visible » à l’ère de l’image et des réseaux sociaux. C’est la dimension « cozy » de la lecture est glorifiée, et je pense que vous voyez à peu près tous.tes ce que je veux dire par-là. Ces photos et vidéos si douces et feutrées, très « hygge », de livres, de tasses de thé ou de café, avec une petite pâtisserie, un plaid, un bon fauteuil… J’ai rempli cet article d’images de ce genre (libres de droits) pour illustrer mon propos. C’est la lecture envisagée comme l’expérience d’un moment, comme la prise d’un « temps pour soi », qui est valorisée ici. Et je dois dire que je n’y suis moi-même pas insensible : je suis la première à apprécier mon coin lecture, avec mon fauteuil bleu, mes petites bougies, mon chat, et à proposer, sur ce blog, des photographies de ce style. Livres et mugs bien chauds pour l’hiver, livres et fleurs des champs dès que le soleil se pointe… Je ne suis pas étrangère au goût qui s’est développé pour cette « esthétisation » de la lecture, et j’apprécie d’ailleurs beaucoup les posts bookstagram, qui m’ont fait découvrir un bon nombre de livres excellents, et qui ne se limitent d’ailleurs pas du tout à ces jolies photographies et présentent souvent des critiques intéressantes.

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Jusqu’à présent, il ne me semblait pas du tout contradictoire d’apprécier le moment consacré à la lecture, le « temps pour soi », et pourtant d’y rechercher (et d’y trouver) quelque chose qui dépasse une simple expérience de cocooning, de détente, de divertissement. Mais je dois dire qu’une récente conversation en salle des professeurs à l’université m’a fait réfléchir à cette question. Une professeure me racontait en effet avoir demandé à ses étudiant.e.s ce qu’était, pour elles et eux, la littérature, et se désolait de n’avoir pas entendu une seule fois le mot « art », et de n’avoir recueilli que des simples propos sur le plaisir de se laisser entraîner dans une histoire, de vivre par procuration. Je partage bien sûr sa déception devant de telles réponses : déjà car elles excluent les formes littéraires non narratives (la poésie, entre autres), et surtout, car il est, de mon point de vue, assez surprenant que de jeunes étudiant.e.s en lettres ne perçoivent pas ce qui, dans la littérature, est création, Idéal, absolu, beauté, sens (et tous ces grands mots qui peuvent paraître prétentieux, mais qui résonnent profondément en moi.) Je ne veux pas dire par là que toute littérature doit s’apprécier seulement avec une sorte d’austérité intellectuelle, d’appréciation désincarnée ou de décorticage systématique : bien au contraire. Il me semble évident que lire peut procurer un plaisir intense : mais si le divertissement procure certes du plaisir, le plaisir, lui, ne se limite pas au divertissement. Il peut escorter le sens, mener au sens. Le divertissement occupe sans passionner, sans occuper l’esprit au-delà d’un moment de lâcher-prise et de détente. La lecture est, pour moi, bien au-delà de ça : elle est art, et l’expérience de l’art dépasse, transcende celle du divertissement. Au-delà encore du plaisir, elle est joie, et elle est joie car elle est porteuse de sens.

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Bien entendu, je ne sais pas si l’esthétisation, la « mise en image » de la pratique de lecture sur les réseaux sociaux encourage cette perception de la lecture comme un divertissement, et si on peut réellement la mettre en lien avec les réponses des étudiant.e.s. Mais il me semble que notre expérience de lecture est un choix. C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’apprécie pas la distinction entre « lectures divertissantes » et « lectures sérieuses. » Car le divertissement est une conception de la lecture, une expérience. Une même œuvre pourra être appréhendée comme divertissement ou comme art, comme moment de détente ou comme support de réflexion, de construction d’une nouvelle réalité. Je ne vis pas, par exemple, mes lectures de fantasy, ou mon visionnage de séries telles que Buffy ou Battlestar Galactica comme un divertissement : cela pourra sembler étrange à beaucoup, mais quand je me confronte à ces créations, j’en tire non seulement du plaisir, mais aussi du sens. C’est un choix que je fais. Et si certaines œuvres sont certainement plus riches et plus propices que d’autre à ce type d’appréciation, cela ne signifie pas que les catégories du « divertissant » et du « sérieux » soient rigoureusement étanches. Ce sont, dans bien des cas, les lecteurs qui font les livres : il n’appartient qu’à moi de lire Mémoires d’Hadrien comme la suite d’aventures d’un personnage célèbre, ou comme une œuvre sublime sur l’expérience sensuelle, la solitude face à la mort (et tant d’autres choses.) Tout comme il n’appartient qu’à moi de me passionner pour les aventures spatiales de l’équipage du Galactica en me laissant tout simplement happer par le suspense, ou d’envisager l’œuvre dans un réseau de références apocalyptiques et de réflexions sur le déterminisme et la question du libre-arbitre. Je ne suis pas ce que je lis : je fais ce que je lis. Et je continuerai certainement de publier des images de livres et de tasses de thé sur ce blog tout en vivant ma pratique de lecture comme une expérience artistique, profonde, porteuse de sens.

Et vous, comment lisez-vous ? 🙂

 

 

 

 

 

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4 commentaires

  1. Je découvre ton blog et décidément, j’aime beaucoup ce que tu fais ! Tes articles sont très intéressants !
    Contrairement à toi, il m’arrive de considérer la littérature comme un divertissement. Je fais souvent une distinction (à mal peut-être) entre de la littérature jeunesse ou young adult, que je considère comme divertissante ; et de la fiction contemporaine, des essais ou classiques, que je perçois plus comme enrichissants. Parfois, c’est l’inverse qui se produit : un roman YA me fera plus réfléchir qu’un classique, cela dépend de mon intention lorsque j’ouvre un livre. Mais je me retrouve dans ta conclusion : « Je ne suis pas ce que je lis : je fais ce que je lis. » 😉

  2. Quand je te lis j’ai l’impression de voir un de mes monologues intérieur. Merci beaucoup pour cet article, c’est assez rare de voir cette vision de la lecture sur la blogosphere.

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