Du théâtre symboliste à l’anticipation féministe : les meilleures lectures de 2018

Oui, je sais, je suis très en retard, et les bilans lecture de 2018 commencent déjà à disparaître dans les timelines au moment où je publie cet article! Mais tant pis, je suis très heureuse de partager avec vous ce nouvel article parsemé de pépites littéraires. L’année dernière, je vous proposais 7 lectures favorites en 2017, et j’ai envisagé, cette année, de vous proposer les « 8 lectures favorites de 2018 » dans un pur souci de symétrie, mais la perspective des « 0 lectures favorites de 2020 » m’a quelque peu découragée! J’abandonne donc cette obsession des chiffres et vous livre dans cet article les lectures les plus marquantes de mon année 2018, sans aucun ordre de préférence, mais en essayant, malgré tout, de faire preuve d’un peu de diversité (littérature générale, littératures de l’imaginaire, théâtre, etc.). J’ai volontairement mis de côté les œuvres dont on a déjà beaucoup parlé cette année, comme les essais de Mona Chollet, par exemple, qui m’ont passionnée, mais qui ont déjà été commentés si souvent sur les différents réseaux que je ne vois pas ce que je pourrais en dire de plus. Et pour ceux et celles qui me suivent sur Instagram : j’ai repris le contenu de certaines de mes publications écrites sur le vif, car mes souvenirs de ces lectures sont parfois quelque peu lointains!

Le Ventre de Paris81UhZ9LPI0L

Toujours dans ma quête de redécouverte de Zola, j’ai lu Le Ventre de Paris (ou plutôt, je l’ai écouté en livre audio sur Audible après mon opération des yeux.) Et encore une fois, quelle révélation! Ma lecture remonte à mars 2018, elle est donc quelque peu lointaine pour que je puisse en parler de manière détaillée et précise. Le personnage principal, Florent, s’est évadé du bagne, à Cayenne, où il était injustement emprisonné, et a rejoint Paris pour retrouver son frère, Quenu, qui tient une charcuterie prospère avec son épouse Lisa. Mais les retrouvailles sont une véritable désillusion : Florent a certes échappé au bagne, mais il n’est pas à l’abri de la bassesse, des calculs et des manipulations du monde des commerçants parisiens, surtout dans les années troublées qui suivent le coup d’état de 1851 (prise  de pouvoir de Napoléon III.) Les détails de l’intrigue m’échappent, mais je me souviens surtout de mon éblouissement absolu devant les descriptions de Paris et des halles (seul Zola peut rendre absolument sublime un texte sur les légumes!), les portraits ciselés et terribles, la critique sociale, la mise en place de l’engrenage politique… C’est, encore une fois, un chef d’œuvre.

La Routela-route-432806

Bien qu’amatrice de fictions post-apocalyptiques, je n’avais encore jamais lu ce roman qui, bien qu’assez récent (2006), me semble être déjà devenu un classique du genre. J’appréhendais un peu de le commencer tant on m’avait parlé de sa noirceur et de sa violence, mais la curiosité a eu raison de mes doutes. Et quelle étonnante lecture! Des personnages archétypaux, à peine identifiés, un style déroutant, avec une alternance de phrases lapidaires, sèches, et de phrases longues et poétiques, enflées par l’absence de ponctuation. Et surtout, un univers désolé, décrit avec un talent indéniable. On y suit la quête de deux survivants, un père et son jeune fils, ayant décidé de « marcher vers la mer. » Mais pas de suspense insoutenable, d’enchaînement de scènes d’action et de cliffhangers : leur parcours est routinier, interminable, allant d’une boîte de conserve à un abri pour la nuit, sans effets dramatiques poussifs. C’est sur le personnage du père que l’auteur focalise principalement son attention : sa certitude que la quête de la mer ne mène à rien, mais son besoin profond, viscéral, de donner du sens à la vie qu’il offre à son fils. Quant au traitement de la violence, il ne ressemblait aucunement à ce que j’avais imaginé. L’auteur « économise » les moments insoutenables, qui sont finalement assez rares, mais d’une terrible intensité (procédé que je préfère nettement à l’étalage de détails sanglants…) L’œuvre dans son ensemble est d’une poésie étrange et noire, et aborde avec beaucoup de pudeur, sans effusions ni pathos, les questions de l’amour filial, de la solitude, du désespoir de l’homme face à sa propre extinction. C’est un texte dont on ne ressort pas indifférent.

Axël22793069405

Difficile de parler d’un texte qui est, au premier abord, si déroutant! Axël est une des œuvres phares de Villiers de l’Isle-Adam, un auteur qui m’intéresse tout particulièrement dans mon étude du symbolisme. Il s’agit d’une pièce de théâtre très longue, presque transformée en roman par ses immenses didascalies, et réputée injouable (les rares représentations ont d’ailleurs, d’après ce que j’ai compris, beaucoup amputé le texte.) L’intrigue concerne deux personnages, Axël et Sara, reliés par une étrange prophétie : tous deux tentés par l’ascèse de l’initiation spirituelle, puis par  les joies éphémères de la vie terrestre et de la passion amoureuse, et tous deux renonciateurs. Le texte est complexe, extrêmement bavard, très crypté – parfois quasiment indéchiffrable. Il représente, pour moi, un véritable aboutissement de la littérature de fin de siècle, et brasse tous les thèmes du renoncement au matérialisme, de la tentation de l’occultisme et de la vanité de la vie terrestre. Si la forme est effectivement perturbante, il ne faut pas s’y arrêter, car Axël est avant tout une pièce philosophique, qui permet à Villiers d’exposer et d’illustrer sa théorie de l’illusionnisme. C’est un texte curieux, dérangeant, mais aussi profondément beau, dans tout son nihilisme désespéré.

Le Musée de l’innocence81K7J8LGz8L

J’ai lu cette œuvre dans le cadre du club de lecture de la blogueuse et youtubeuse Antastesia, et quelle magnifique découverte! Il s’agit d’un roman-fresque qui se penche sur l’histoire de Kemal, un jeune homme issu de la grande bourgeoisie stambouliote, qui s’apprête à se fiancer avec une jeune femme de son milieu, Sibel. Mais peu de temps avant la célébration des fiançailles, il retrouve par hasard Füsun, une cousine éloignée, issue d’un milieu très modeste. Les deux jeunes gens vivent une liaison passionnée et une intense découverte de la sexualité. Mais Füsun disparait du jour au lendemain, sans donner de nouvelles, laissant Kemal dans le désespoir et la solitude. Alors, pour se consoler, celui-ci commence à collectionner tous les objets liés à ses souvenirs de Füsun, et à faire de son amour un véritable musée. J’ai été profondément touchée par cette œuvre qui allie désir, douleur, possessivité et obsession. Les déambulations dans Istanbul, la description des années 1970 en Turquie et de la bonne société stambouliote m’ont complètement dépaysée et le personnage de Kemal, en dépit de toute son étrangeté, m’a émue. Celui de Füsun est à la fois énigmatique et puissant: on est loin de la figure féminine éthérée qui ne ne vit que dans les yeux de l’homme qui l’aime, et on se retrouve face à une véritable héroïne tragique. L’idée de la collection réparatrice, de la poésie réconfortante des objets, est également très forte et traitée avec beaucoup de justesse, de pudeur. C’est un livre que j’ai trouvé puissant et remarquablement écrit. Je souhaite désormais me rendre à Istanbul et visiter le musée, qui existe réellement, et qu’Orhan Pamuk a conçu lui-même en écrivant le roman!

Un Éclat de givre711Kry5Te2L

Enfin un peu de fantasy dans cette sélection! Et de la fantasy française, de surcroît. J’avais été un peu déçue par le premier tome de La Voie des oracles de la même autrice, que j’avais trouvé sympathique, sans plus, mais Un Éclat de givre m’a vraiment enthousiasmée.  Le récit commence un siècle après l’Apocalypse, dans un Paris réinventé devenu une ville-monde fascinante, mystérieuse et labyrinthique, peuplée  de sirènes, d’hybrides, d’enfants dotés de pouvoirs psychiques, d’effrayantes créations transhumanistes et de vieux érudits… Autant dire que cela commençait vraiment très bien. Le personnage principal, Chet est un chanteur de jazz qui mène une vie d’artiste bohème et qui se travestit pour se produire dans des clubs de Montmartre. Il se retrouve pris malgré lui dans un complot (que je ne spoilerai pas!), et nous entraîne à sa suite dans une course effrénée à travers la ville. On le suit avec jubilation dans ce Paris extraordinaire, entre la Cour des Miracles de Notre-Dame, les Jardins partagés des utopistes écolo de la Bordure, les archives oubliées de la Sorbonne, les caves enfumées où l’on chante, danse et s’encanaille, les dédales effrayants des catacombes où rôdent les transhumanistes et leurs créations torturées… Et c’est cette exploration, bien plus que l’intrigue, que j’ai trouvée absolument incroyable. Estelle Faye a un vrai talent pour la description, elle sait varier les atmosphères avec beaucoup d’élégance. Le personnage de Chet, aussi, m’a particulièrement touchée. Je ne pense pas me tromper en disant que c’est un protagoniste genderfluid, qui joue avec plaisir avec les identités et de genre – et quel bonheur de voir que l’autrice n’a pas fait d’impasse sur la question de la sexualité, qu’elle ne se contente pas de vagues sous-entendus timides. C’est une lecture que je recommande chaudement, et pas seulement aux amateurs de fantasy – car il me semble qu’une œuvre comme celle-ci fait mentir tous les clichés que l’on attribue au genre.

La Sorcières de la République

61FcPLon9ILEt pour finir, un roman jubilatoire! Chloé Delaume est une autrice contemporaine que j’apprécie de plus en plus, et je pense que je dédierai bientôt un streetcast à cette lecture.  La République des sorcières est, en premier lieu, le récit d’un procès. Nous sommes en 2062, à Paris, alors que la végétation tropicale a envahi la France après le réchauffement climatique, et la nation se passionne pour le procès de la Sibylle, membre éminente du Parti du Cercle, groupe de sorcières féministes élu en 2017 pour gouverner le pays. Personne ne garde aucun souvenir de ce mandat n’ayant duré que trois ans. En effet, après un événement mystérieux, la population française aurait voté en faveur du Grand Blanc, une amnésie généralisée. Trois années entières ont donc disparu de la mémoire de la population comme des archives et des livres d’histoire. Le procès de la Sibylle devrait enfin lever le voile sur toute la période occultée, puisque celle-ci est invitée à dévoiler toute la vérité pour se défendre des chefs d’accusation de « terrorisme » et de « crime contre l’humanité », dont elle est accusée. Si ce pitch peut sembler très farfelu, il est exploité de manière absolument jouissive par Chloé Delaume, qui fait preuve d’un humour décapant, féroce, pour critiquer une société consumériste, voyeuriste et patriarcale. Si le ton est parfois délirant, la satire n’en est pas moins violente, brûlante. L’autrice fait preuve d’une inventivité incroyable en ce qui concerne les procédés narratifs, entre publicités, extraits de journaux télévisés, tweets, échanges de mails (entre Jésus et Artémis, duo d’amis improbable!), réécritures mythologiques, pastiches, scènes de théâtre en alexandrins… La créativité de ce roman est tout simplement enthousiasmante. C’est un véritable coup de cœur!

J’espère que ces recommandations vous auront plu, et j’espère avoir rempli un peu vos piles à lire pour 2019! Et bien entendu je vous souhaite, en dépit du retard, une excellente année 🙂

 

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