De l’intrication du féminisme & de la défense des objets culturels dits « populaires »

Si vous suivez ce blog depuis quelques temps (merci! 🙂 ), vous aurez remarqué qu’il se concentre principalement sur deux axes : le féminisme et les objets culturels considérés comme « populaires » (séries télévisées et « mauvais genres » littéraires, principalement.) J’ai hésité, en créant ce blog, à le restreindre à seulement l’une de ces deux questions, dans un souci de clarté, de « ciblage » du lectorat… J’ai donc procrastiné un moment sur ma « ligne éditoriale » avant de me lancer. Et j’ai finalement décidé de traiter ces deux problématiques quand j’ai pris conscience de leur enchevêtrement. En effet, si les « mauvais genres » et les objets culturels populaires en général bénéficient souvent d’un traitement dédaigneux ou d’une invisibilisation, le phénomène prend une ampleur toute particulière quand on touche à des œuvres assimilées à une culture dite « féminine » : littérature sentimentale, comédies romantiques, magazines féminins, tutos make-up, etc. Dans le grand bain de fange où l’on traîne souvent les objets culturels populaires, les œuvres considérées comme « féminines » sont celles qui raclent le sol de plus près : elles reçoivent à la fois le mépris dû à leur statut « non-académique » et la condescendance misogyne. C’est de cela que je vous propose de discuter un peu dans cet article  – de la façon dont la culture considérée comme « féminine » écope toujours de la double peine.

L’avez-vous remarqué aussi? Ce qui est féminin n’est jamais « cool. » Prenons l’exemple des séries : s’il est bien entendu moins socialement valorisé d’être un sérievore invétéré que de connaître par cœur la filmographie de Godard, au sein même du petit monde des sériephiles, il sera bien plus « cool » d’être fan de Breaking Bad ou de The Walking Dead, des séries qui portent des caractéristiques considérées comme masculines (violence, action, transgression, etc.) que d’être fan de Downton Abbey ou de Gilmore Girls, séries considérées comme « girly », avec des caractéristiques traditionnellement associées au féminin (douceur, émotion, intrigues amoureuses, etc.) De la même façon, tant qu’à lire de la littérature dite « populaire », il sera plus « cool » de lire du polar (avec du sang, des morts, bref, des trucs virils) que de lire L’accro du shopping ou Gossip Girl. Plus « cool » de lire GQ que de lire Cosmopolitan. Quiconque a pourtant déjà jeté un œil à ces œuvres « girly » a pu constater qu’elles ne sont ni meilleures, ni moins bonnes, que les fictions les plus « cool » (et par là, je veux dire que, comme dans tous les genres, certaines œuvres sont meilleures que d’autres, et que la proportion de mauvais polars est certainement équivalente à celle de mauvaises comédies sentimentales.) Mais les qualités féminines ne bénéficient jamais de l’aura des qualités masculines, elles sont toujours en-deçà, toujours cantonnées à leur sous-catégorie de « truc de filles. » Ah, le « truc de filles », cousin germain du « c’est pour les filles », les parents pauvres de la grande famille de la fiction. Qui n’a jamais entendu cette expression, employée soit de manière pleinement condescendante, soit, de façon plus subtile mais non moins dédaigneuse, avec une indulgence mâtinée de mépris ? Le « oh, c’était bien ce film/cette série/ce livre, mais c’est quand même vraiment un truc de filles » ou encore « oh, c’était pas mal, pour un.e film/livre/série de filles. »  Le « truc de filles » est une insulte bien pomponnée. Elle fait même passer celui ou celle qui l’emploie pour quelqu’un de nuancé, qui sait différencier la vraie bonne fiction du plaisir coupable. C’est pourtant, indubitablement, un propos sexiste.

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Lectrices, Ignace Spiridon

 

Le phénomène n’est bien entendu pas récent. La figure de la « mauvaise lectrice » est bien connue de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la littérature : cette sous-consommatrice de fiction, qui s’abrutit avec des romans futiles au lieu de lire de la « vraie littérature. » Je vous invite à lire cet excellent article de Catherine Mariette, « Qu’est-ce qu’un roman pour femmes de chambre? » (conseillé par une abonnée du blog, merci à elle!) ou encore à vous renseigner sur les travaux de Diana Holmes sur le roman sentimental et le middlebrow. La lectrice de romans dits « féminins », qui lui sont directement adressés, est souvent perçue comme une écervelée sans grande culture, qui recherche le frisson et le divertissement, au lieu d’envisager la littérature comme un art et un outil de connaissance. Être un auteur apprécié de ces lectrices est presque vu comme une insulte. Catherine Mariette cite ainsi Stendhal qui écrit à propos d’Armance : « La principale crainte que j’ai eue en écrivant un roman c’est d’être lu par les femmes de chambre et les marquises qui leur ressemblent. » Cette perception de la lectrice est bien entendu très hypocrite : comme le remarque toujours Catherine Mariette, les romans « féminins » du XIXème siècle sont écrits par des hommes, qui critiquent la naïveté du lectorat féminin mais s’enrichissent en écrivant des œuvres « calibrées » pour leurs lectrices : « Les auteurs qui dénoncent la sensiblerie féminine, leur manque d’esprit, connaissent, eux, précisément, les ressorts romanesques propres à toucher les femmes, à leur faire verser des larmes : ils connaissent la psychologie et la physiologie de leurs lectrices et utilisent tous les moyens et tous les artifices du mélodrame […] » Et aujourd’hui, comment perçoit-on ces romans adressés à un lectorat féminin ? Je vous renvoie à cette interview de Stéphane Marsan, directeur éditorial de Bragelonne, qui dit à propos de l’association systématique de la collection Milady à la littérature sentimentale (et de son dénigrement pour cette même raison) : « Comment ne pas y voir, et ça me désole, une misogynie intellectuelle et littéraire flagrante : en somme, dès que l’on fait du féminin, tout ce que l’on fait est alors, pour ceux qui le méprisent, contaminé. Si l’imaginaire, c’est pour les débiles et les enfants, comme je le disais, eh bien Milady, ce sont des conneries pour les gonzesses. » En somme : rien n’a vraiment changé.

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Jeune femme lisant, Alfred Stevens, 1856

Voici donc un de mes questionnements principaux : comment reprocher aux lectrices de consommer de la littérature dite « féminine » alors que celle-ci est estampillée comme telle, qu’elle porte des marqueurs clairs indiquant qu’elle leur est directement adressée? Car ne nous méprenons pas : les industries culturelles bénéficient directement de cette séparation genrée. Elles s’assurent de la pérennité d’un lectorat en utilisant un ensemble de codes esthétiques qui « genrent » les œuvres, qui envoient de grands signaux de reconnaissance aux femmes pour qu’elles jettent leur dévolu sur le dernier Anna Gavalda ou la nouvelle comédie romantique de Netflix. Il me parait profondément cynique de mépriser ces consommatrices tout en perpétuant ces codes genrés qui les ciblent. Comment, dans une société encore aussi sexiste que la nôtre, reprocher aux lectrices de littérature populaire de prendre sur l’étagère de leur librairie le dernier Harlequin, où se dresse une femme toute habillée dans une belle robe, plutôt que le dernier SAS, où se campe une femme seins nus tristement objectifiée? Comment leur reprocher de choisir la couverture rose dragée au lieu du rouge et noir sanguinolent d’un polar, quand, en pleine période des fêtes, les rayons jouets sont genrés en rose et bleu, Barbies et playmobils? Ne serait-ce pas aux sociétés qui produisent ces objets, quels qu’ils soient, jouets, romans, BD et que sais-je, de prendre conscience de leur pouvoir limitant, et de faire l’effort de réduire leur sexisme?

Et surtout, pourquoi considérer un Harlequin, une comédie romantique, un volume de Gossip girl, comme moins bon que n’importe quel polar à hémoglobines, ou série de super-héros répétitive et cliché? Pourquoi cette constante sur-valorisation de la violence et/ou du sexe (d’ailleurs souvent objectifiant pour les femmes…), désormais considérés comme les garants du « sérieux » d’une œuvre culturelle? N’a-t-on pas conscience que le fait d’ériger ces critères de qualité est, de façon pernicieuse, parfait pour évincer les femmes? Car bien entendu : quand on a été une petite fille biberonnée à l’éducation genrée, comment peut-on se sentir attirée, en premier lieu, par des œuvres qui s’éloignent autant des codes qui nous ont bercée? Je ne veux pas dire, bien entendu, que les femmes ne consomment pas de polar, de fantasy ou de SF en dépit de leurs couvertures rouges sang ou de leurs guerrières en armure-string. Je fais d’ailleurs partie des exemples de lectrices qui ont passé leur adolescence à dévorer de la fantasy, des romans de Stephen King et de John Grisham, et qui n’ont ouvert un Harlequin qu’une ou deux fois dans leur vie. Et j’ai constaté en bossant pour ma thèse que le lectorat de fantasy était, contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, principalement féminin. Mais je m’insurge que l’on reproche aux femmes de lire et de consommer des « trucs de filles. » Et surtout, je m’insurge de voir ces œuvres dites « féminines » aussi constamment, systématiquement, dévalorisées. Considérer qu’une œuvre culturelle sans violence ni sexe explicite (et male gaze…) est « chiante », « niaise » et non « cool », c’est, aujourd’hui, dans une société encore aussi genrée que l’est la nôtre, un problème de sexisme. Bien entendu que le féminin n’est pas le soft, qu’il n’est pas le sentimental, qu’il n’est pas le doux, le mignon et le fluffy. Je serais bien la dernière à essentialiser. Mais sachant que toutes ces valeurs sont culturellement associées au féminin par notre société patriarcale, les mépriser, les dévaloriser, leur cracher dessus constamment via le « truc de filles », c’est faire preuve d’un profond sexisme. C’est considérer que le féminin est incapable de s’élever au rang du « bon. »

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La Lecture ou l’ombrelle verte, Berthe Morisot, 1873

Je nuance ici quelque peu mon propos. Il est vrai qu’un bon nombre d’œuvres culturelles dites féminines, de comédies romantiques, de romans sentimentaux et j’en passe, perpétuent des valeurs profondément sexistes. Alors oui, effectivement, 50 Shades of grey érige le harcèlement sexuel en histoire d’amour idéale, L’accro du shopping perpétue le stéréotype de la femme frivole et superficielle, et Gossip Girl celui de la cancanière et de la manipulatrice. Je ne remets pas en doute ces constatations. Les femmes seraient donc les premières consommatrices d’œuvres qui les oppressent (ce qui n’est d’ailleurs pas très surprenant quand on connait l’impact du sexisme intériorisé.) Mais quand j’entends ces œuvres se faire critiquer, ce n’est jamais, étrangement, en raison de leur sexisme. C’est plutôt, en général, au nom de l’horrible, l’abominable, l’intolérable « niaiserie », et de sa cousine la « frivolité. » Tout comme les influenceuses, youtubeuses beauté et consœurs ne sont que rarement critiquées car elles perpétuent (sûrement de manière inconsciente) des injonctions sexistes, mais plutôt car leur contenu serait « futile » ou « superficiel. » Que l’on vienne d’ailleurs m’expliquer en quoi un tuto make-up est plus frivole, plus superficiel, qu’une vidéo de routine musculation… et pourtant je ne vois pas les fitboys s’en prendre autant dans la figure que les youtubeuses beauté. Le dernier titre de Damien Saez, le révoltant P’tite pute, est un excellent exemple de cette énième manifestation de sexisme. Je vous renvoie à cet article, qui constitue une réponse assez bien envoyée au contenu tout simplement ignoble de cette chanson.

Mais revenons à la fiction. Qu’est-ce donc que cette fameuse « niaiserie », pour la plupart de ces râleurs.ses qui injurient les œuvres dites « girly » (sans même, bien souvent, les avoir vues ou lues…) ? Le simple fait qu’elles soient centrées autour d’une intrigue amoureuse. Bien entendu, je ne reviendrai pas sur le fait que l’histoire d’amour a été pendant des siècles la seule part de rêve et d’ambition concédée aux femmes. Si la pratique d’un métier, l’engagement politique, et plus ou moins tous les autres domaines de la vie publique leur était interdit, le mariage, lui, était leur seul espace. Rêver d’un mariage heureux, d’un bonheur dans la vie intime, conjugale, familiale, a été la seule forme d’ambition possible pour bien des femmes au cours des siècles passés. Comment donc reprocher aux femmes d’aujourd’hui, portant encore, malgré elles, le poids de l’oppression de leurs ancêtres, de s’intéresser aux belles histoires d’amour? Et surtout, pourquoi considérer les intrigues amoureuses comment forcément mauvaises, ennuyeuses, stupides? J’invite n’importe quel.le amateur.ice de littérature à se plonger dans des œuvres aussi remarquables que Belle du seigneur d’Albert Cohen, Gatsby le magnifique de Fitzgerald, Chéri de Colette,  Le Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk, pour n’en citer que quelques unes, et à me dire si, vraiment, les œuvres centrées autour d’une intrigue amoureuse sont si mauvaises et sans valeur. Bon, ce sont certes des œuvres de littérature dite « générale », car, comme je l’ai admis plus tôt, je ne m’y connais pas assez en littérature sentimentale pour pouvoir en citer des titres ; mais je pourrais très bien donner quelques œuvres de fantasy comportant des histoires d’amour passionnantes et superbes, comme La Sève et le givre ou encore Possession Point de Léa Silhol.

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The Reader, Frank Weston Benson, 1906

J’ai de surcroît appris, en me rendant à divers colloques et journées d’études dans le cadre de ma thèse, que les consommatrices de ces romans sentimentaux et comédies romantiques si décriées s’en servaient, en dépit de leur contenu souvent sexiste, comme d’outils d’émancipation. Tout d’abord car le simple acte de lire renvoie à celui de prendre un « temps pour soi », à se réserver un espace personnel hors de la vie domestique, et aussi parce que ces œuvres, dans les communautés de lectrices, permettent la naissance d’une parole intime, libératrice, à propos de la sexualité. Je vous renvoie, si cela vous intéresse, aux travaux de Delphine Chedaleux sur les lectrices 50 shades of grey. Plutôt intéressant, n’est-ce pas?

Et voici un article bien touffu pour revenir sur le blog! Je conclurai seulement sur ceci : prenez le temps de vous interroger la prochaine fois que vous serez tenté.e de négliger, critiquer, évincer un « truc de filles. » Je ne prétends pas, bien entendu, que ces œuvres sont toutes de vrais joyaux cachés. Je me suis moi-même copieusement moquée des schémas éculés des romans de Barbara Cartland, quand j’en ai eu entre les mains, et je suis plutôt de la team fantasy-SF que de la team Harlequin. Mais il me semble intéressant d’envisager des œuvres tout en ayant à l’esprit les mécanismes d’oppression qu’elles touchent. De les considérer dans un ensemble de pratiques culturelles encore très genrées, et qui continuent, consciemment ou non, de soutenir le patriarcat. C’est en tous cas ce que j’essaie de faire désormais : je tâche de combattre, au quotidien, le vague sentiment de fierté que j’éprouve à être fan d’objets culturels non-girly (comme The Walking Dead ou Battlestar Galactica, entre autres.) Car non, ce n’est en aucun cas plus « cool » que d’être fan de Gilmore Girls. Le « féminin » n’est pas honteux : il est, au même titre que le « masculin », une construction culturelle toujours susceptible d’être réinventée.

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2 commentaires

  1. Ton article est très intéressant ! Merci pour les liens vers d’autres travaux et pistes de réflexion.
    Ce que tu dis me rappelle un chapitre du livre Too fat, too slutty, too loud de Anne Helen Petersen, dans lequel elle parle de l’autrice Jennifer Weiner. Elle écrit de la « chick lit » et dénonce le même paradoxe que toi : on considère la littérature dite « féminine » comme de la sous-littérature, mais d’un autre côté on refuse aux femmes l’accès à cette soit-disant Littérature avec un grand L, parce qu’elle reste l’apanage des hommes.
    En tout cas merci pour ton article, je te rejoins complètement sur les questionnements que tu soulèves.

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire! Je ne connaissais pas ce livre, je note la référence car ce que tu dis est très intéressant! Heureusement je trouve que les choses avancent dans le bon sens et que l’on réhabilite de plus en plus d’autrices depuis quelques années 🙂

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