Le « Skyler White Effect »: les épouses de fiction ont-elles le droit de ne pas se laisser piétiner?

Cet été, en revenant  de mes vacances champêtres et en découvrant que la nouvelle saison de Better Call Saul était sur le point d’arriver, je me suis replongée, au moins pour quelques épisodes, dans le visionnage de Breaking Bad. Bien entendu, ce n’est jamais la même chose que de revoir, de relire, ou de réécouter une œuvre que l’on a aimée jadis. Comme nous l’investissons de nos valeurs et de notre lecture du monde, nous la percevons toujours de façon nouvelle ; mais je ne vous reparlerai pas ici de la façon dont les lecteurs/spectateurs créent (en partie) les œuvres qu’iels consomment. Je vous parlerai plutôt de ce qui m’a frappée en visionnant cette série pour la seconde fois : l’extraordinaire personnage de Skyler White, et ce qu’il a révélé de notre jugement des femmes, des mères et des épouses dans la fiction.

J’annonce d’emblée que je vais devoir spoiler allègrement pour écrire cet article, alors si vous n’avez pas vu cette excellente série, je vous conseille fortement de vous arrêter là, et de lancer Netflix. Promis, vous ne devriez pas regretter l’expérience 🙂

Si vos souvenirs de la série sont déjà quelque peu anciens, remettons tout d’abord les choses en contexte. Walter White, notre (anti-)héros, est un professeur de chimie atteint d’un cancer du poumon déjà très avancé, qui n’a pas les moyens de payer sa chimiothérapie, et qui décide de préparer de la méthamphétamine pour laisser un petit pécule à sa famille après sa mort. Si le personnage apparait tout d’abord comme un père désespéré et pathétique, on l’observe, au fil des épisodes, conquérir sa propre puissance en allant toujours plus loin dans la violence. De « criminel forcé », homme ordinaire poussé à réagir de la sorte par une société sans protection sociale, il devient criminel aguerri, figure terrifiante et meurtrière. La série met en scène un mélange entre descente aux enfers et jouissance du pouvoir : car plus Walt s’enfonce dans la violence et le crime, plus il devient Heisenberg, son alter-ego malfaiteur, et plus il jubile de sa propre toute-puissance. Son objectif premier, celui de mettre de l’argent de côté pour ne pas laisser sa famille dans le besoin, est bien vite remplacé par une conquête égoïste (et viriliste) du pouvoir. Il l’avouera d’ailleurs dans le dernier épisode :

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Pas de doute : Walter White est bel et bien un anti-héros, et si le personnage est remarquablement bien interprété, bien écrit et complexe, cela n’en fait pas moins un criminel, un assassin, et un bel exemple d’égoïsme. Et pourtant, Walt est resté, et ce jusqu’à la fin de la série, profondément apprécié et respecté par les téléspectateurs.ices, là où son épouse, Skyler White, a reçu des torrents de haine absolument incroyables. Faites un tour sur les réseaux sociaux, et vous trouverez quantité de « memes » injurieux, de groupes facebook intitulés « I hate Skyler White » ou « F*ck Skyler White. » Les insultes les plus fréquemment rencontrées sont « bitch », « shrew », « drag » ou encore « harpy », et le vaste phénomène de bashing a atteint son paroxysme quand Anna Gunn, pourtant deux fois récompensée par un Emmy pour son excellente interprétation,  a reçu personnellement des menaces de mort. Pourquoi tant de haine gratuite ? Et surtout, pourquoi un personnage qui ne recèle qu’une fraction infime de la malhonnêteté et de la violence de son compagnon est-il infiniment plus critiqué que celui-ci?

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Pour être parfaitement honnête avec vous, je suis bien loin d’être la première à écrire sur ce sujet et à tenter d’y voir plus clair dans cet étonnant « Skyler-bashing », et si vous lisez l’anglais, vous trouverez quantité d’articles très intéressants à ce propos. Un certain nombre des points que je vais aborder ici ont donc déjà été traités ailleurs – mais je compte les synthétiser et apporter ma propre lecture de ce sujet. Quoi qu’il en soit, je mettrai un certain nombre de ressources en fin d’article pour celleux d’entre vous que cela intéresse.

Revenons un peu sur le parcours de Skyler au fil des différentes saisons. Lorsque la série commence, Skyler nous est présentée comme une femme au foyer, mère d’un fils handicapé et enceinte d’un autre enfant. Au premier abord, elle ressemble à une « housewife » très traditionnelle, qui endosse toutes les responsabilités ménagères et prend soin de sa famille. On sait qu’elle aime écrire des nouvelles, mais on ne la voit que très peu s’y consacrer : elle passe surtout beaucoup de temps à revendre des objets sur Ebay pour arrondir les fins de mois. Dans la première phase de la série, quand elle n’est pas encore au courant des activités illicites de Walt, elle agit comme une épouse inquiète et aimante : elle essaie de convaincre son mari de suivre une chimio en dépit du coût, gère les rendez-vous chez le médecin et les papiers administratifs liés aux soins, cherche à améliorer la situation financière de sa famille en retrouvant du travail. Son dévouement est incontestable. Son seul défaut, c’est d’être inquiète pour son mari, de se demander où il est quand il disparait des journées entières pour préparer de la méthamphétamine, de s’angoisser quand il se montre distant, fatigué ou étrange. De ne pas approuver quand Walt annonce qu’il préfère mourir plutôt que d’essayer un traitement. D’accepter la charité que lui offrent Elliott et Gretchen, d’anciens amis riches à millions, au lieu de la refuser par fierté. Bref : de ne pas être toujours d’accord avec son mari (faute impardonnable quand on est une épouse, manifestement.) Épuisée par les mensonges constants de Walt, elle finit par se séparer de lui et par entretenir une courte liaison avec employeur – ce qui est apparemment bien pire que de commettre un meurtre de sang-froid, vu le nombre de « memes » injurieux que j’ai trouvé à propos de cet adultère.

Lewis Jacobs/ Still Photographer, 2008

Le tournant survient lorsque Skyler comprend (toute seule, par simple déduction) comment Walt gagne sa vie. Refusant que son fils apprenne la vérité, elle décide alors de s’allier avec Walt, de construire une fiction crédible afin d’expliquer le gain financier de la famille, et de blanchir son argent en faisant l’acquisition d’une station de lavage auto. Skyler devient donc elle aussi, bien que dans une moindre mesure, une criminelle. Et surprise : elle se débrouille sacrément bien à ce jeu-là. Elle sait manipuler à la perfection, jouer la séduction, la menace ou les larmes pour obtenir ce qu’elle veut, construire des mensonges intelligents, négocier durement, gérer les finances sans alerter le fisc. Elle est même infiniment plus prudente et consciencieuse que Walt dans ce domaine : elle arrange les comptes pour les rendre insoupçonnables, écrit un script détaillé de leur « cover-story » mensongère, évite les excentricités qui pourraient attirer l’attention. Elle fait preuve de lucidité et d’intelligence quand Walt accumule les erreurs, par fierté ou manque d’attention. Alors que Skyler prévoit un récit parfaitement ficelé pour expliquer leur nouvelle situation financière, Walt attire l’attention de son beau-frère, agent de la DEA, sur une erreur qu’il a commise en croyant avoir identifié le fameux Heisenberg. Et pourtant, après cette bévue hallucinante de stupidité, aucune injure et aucune menace de mort à l’encontre de Bryan Cranston. Skyler est une harpie, Walt est un héros. Cherchez l’erreur.

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Enfin, dans la dernière phase de la série, Skyler la criminelle en herbe se retrouve dépassée par la cruauté et la violence de son époux, et commence à le craindre. Elle devient alors otage de cet homme qu’elle ne reconnait plus, affiche tous les signes d’une détresse profonde et refuse pourtant de le dénoncer et de détruire sa famille. Vivant dans la peur qu’un ennemi de Walt vienne les attaquer chez eux, et dans la peur de Walt lui-même, elle envoie ses enfants chez sa sœur et son beau-frère en faisant croire qu’il s’agit d’une lubie personnelle, qu’elle a besoin de passer du temps seule. Son fils lui en veut profondément pour cette décision et lui assène des propos extrêmement durs. Mais elle préfère endosser le rôle de la « méchante » plutôt que de lui avouer la vérité sur son père, et souffre en silence. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve ici que l’on atteint tout de même un niveau assez olympique de sacrifice de soi. Mais non, n’oubliez pas: Skyler est une « bitch-mom » et une « bitch-wife. » Encore et toujours.

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Pourquoi cette détestation acharnée à l’encontre d’un personnage qui, finalement, à côté d’un héros très sombre qui exécute ses ennemis à tour de bras, n’a finalement pas grand chose à se reprocher ? La chose est si surprenante que certains parlent même de « Skyler White Effect », un phénomène qui se définit comme « The cognitive dissonance that happens when a female character is presented by the narrative as absolutely correct in their judgment of a male character, and yet the viewers assume she’s the bitch. » J’ai trouvé de nombreux articles qui remarquent que ce phénomène s’est répété à plusieurs reprises dans la réception de fictions avec un couple lead : Carmela dans The Sopranos, Lori dans The Walking dead, Betty Draper dans Mad Men. C’est assez flagrant dans ce dernier exemple : Don Draper est un déserteur, un mari adultère, un menteur éhonté et un alcoolique, et pourtant, les téléspectateurs l’apprécient et exècrent son épouse Betty, une « housewife » malheureuse qui n’est certes pas exempte de défauts mais dont le comportement reste nettement moins critiquable sur le plan des valeurs morales traditionnelles.

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Mais Skyler et Betty sont coupables, en vérité, du pire des péchés : elles sont nées femmes. Et si nous acceptons généralement sans problème qu’un personnage masculin ait sa part d’ombre, qu’il puisse être à la fois corrompu, cruel, mais aussi attachant, nous le tolérons beaucoup moins de la part d’un personnage féminin. Vous connaissez certainement l’adage : des saintes ou des salopes. Comme si on interdisait aux femmes la complexité, l’ambiguïté, le portrait non-manichéen que l’on accorde avec plaisir aux figures masculines. Alors bien entendu, on pourra me citer quantité de personnages féminins nuancés qui sont encensés des téléspectateurs, comme Buffy, pour n’en citer qu’une. Mais vous remarquerez que ces protagonistes sont déjà hors de la norme (une femme-guerrière qui tue des vampires à la nuit tombée n’a rien d’une figure féminine classique !) et je doute que vous trouviez beaucoup de personnages d’épouses et de mères dans des situations assez traditionnelles qui soient à la fois complexes, riches, et universellement appréciés du public. Quand une épouse fait entendre sa personnalité, elle devient une salope.

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Car oui, c’est bien ce qui ressort du « Skyler White Effect »: une épouse qui n’est pas 100% du temps d’accord avec son mari quoi qu’il fasse est forcément une « bitch-wife. » Pour être appréciée, il faudrait qu’elle soutienne son conjoint, quel que soit son comportement, ou la bêtise de ses décisions. Qu’elle soit gentille à toute épreuve, adore ses enfants et récure bien la salle de bains. Qu’elle ne se mette jamais en colère, qu’elle soit toujours d’humeur égale, qu’elle n’affiche jamais la moindre once de personnalité. Bref, qu’elle existe seulement en tant qu’image, et pas en tant qu’être humain sentant et pensant. C’est d’ailleurs assez proche de ce qu’écrit Anna Gunn dans un édito publié dans le New York Times : « I’m concerned that so many people react to Skyler with such venom. Could it be that they can’t stand a woman who won’t suffer silently or “stand by her man”? That they despise her because she won’t back down or give up? Or because she is, in fact, Walter’s equal? » Et oui : une bonne épouse « stands by her man », sans protester. Rappelons que The Good Wife porte ce titre justement car Alicia reste mariée à son époux adultère et corrompu. Et bien qu’elle déteste cette étiquette de « Sainte Alicia », elle la porte malgré tout quand elle décide de ne pas divorcer et de soutenir son mari pendant son procès. Elle est littéralement « the good wife » et non « the bitch wife. »

Mais essayons de terminer sur une note moins déprimante. Breaking Bad n’est plus une série si récente (rappelons qu’elle a été diffusée entre 2008 et 2013), et je dois dire que depuis, je trouve que le « Skyler White Effect » a nettement diminué et que les anti-héroïnes se sont multipliées dans le paysage télévisuel. Je pense notamment à Orange is the new black, qui présente une bonne quantité d’épouses et/ou de mères imparfaites et qui n’ont pas reçu de « bashing » particulier, à Game of Thrones avec Cersei, à House of Cards avec Claire, ou encore à Orphan Black avec les personnages d’Alison, d’Helena et de Sarah. Gardons espoir, et gageons que le « Skyler White Effect » n’aura été qu’une passade éphémère dans l’histoire florissante de la réception des séries télévisées.

Liens :
Un article très intéressant (et le seul de la liste qui soit en français) de Télé-Loisirs
Un article de The Guardian sur les anti-héroïnes
Un article sur le Skyler White Effect sur le blog Angry Nerd Girl
Un article de The Week sur la différence entre Kim Wexler (dans le spin-off Better Call Saul) et Skyler White
Une excellente vidéo intitulée « Skyler White, nasty woman », sur la chaîne ScreenPrism

 

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