Lectures de vacances: le divertissement est-il consensuel?

Il est venu le temps des pique-niques, des barbecues, des piqûres de moustique et des coups de soleil, et avec lui, dans le petit monde littéraire d’internet,  le moment des Summer PAL et des challenges estivaux. Les articles du type « 5 romans à lire cet été » ou « Le top 10 des livres à feuilleter sur la plage » fleurissent dans ma timeline plus vite que les marguerites dans mon jardin, et j’ai décidé de succomber moi aussi à la tendance en vous proposant aujourd’hui un billet pour discuter de ces « lectures de vacances. » Quels livres nous propose-t-on dans ce type de d’articles ? Quels romans associe-t-on à l’idée de détente, de « lecture plaisir », et ce concept même est-il valable? Et pour la touche personnelle : quels livres vais-je mettre dans ma valise cet été?

Bien que mon introduction puisse sonner un tantinet ironique, l’été est une période que j’aime beaucoup en tant que lectrice, et j’apprécie particulièrement le moment de choisir les œuvres qui vont m’accompagner pendant ces deux mois. Je suis donc assez friande des articles de presse, des billets de blogs et des vidéos booktube présentant des sélections. Mais si les blogueurs et booktubeurs proposent des choses souvent assez variées, qui correspondent bien entendu à leurs préférences personnelles, je remarque souvent que les médias généralistes restent assez réducteurs en ce qui concerne les lectures « appropriées » aux vacances.

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Aaah John Grisham! Un auteur que je lisais beaucoup lorsque j’étais adolescente.

En parcourant donc les sélections « été 2018 » des journaux et des boutiques en ligne (Decitre, Fnac, etc.), j’ai constaté (sans trop de surprise, je l’admets) que l’objectif souvent présenté est celui du plaisir, de la détente, du divertissement. L’été, il faut des lectures « pas prise de tête », de celles qui aèrent l’esprit comme une petite brise océanique et que l’on peut encore comprendre après quelques mojitos. Le divertissement, dans cette perspective, est associé à une forme de facilité: ce qui divertit se comprend aisément, sans effort particulier de concentration, et sans avoir à chercher un terme technique sur Google. Les styles contemporains épurés et au lexique accessible sont donc les plus valorisés. On trouve ainsi, dans les sélections que j’ai consultées, des best-sellers récents (Musso, Gounelle, etc.), des romans feel-good (Aurélie Valognes en tête), et des polars (comme le nouveau Joël Dicker.) Mais ces sélections correspondent-elles réellement à ce que les lecteurs.ices apprécient de lire l’été? Le divertissement se situe-t-il forcément dans la facilité de compréhension? Qu’est-ce qui nous divertit? Sommes vous tous.tes diverti.e.s par le même genre de lecture?

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Cette position si pratique et naturelle… garantie sans torticolis!

Sans essayer de répondre de façon exhaustive à ces questions (qui pourraient aisément faire l’objet d’une thèse!), je vais seulement tenter d’y réfléchir un peu.

  1. Pourquoi l’été serait-il le moment des lectures « divertissantes »? N’existe-t-il donc pas de lecteurs.ices qui, au contraire, préfèrent profiter du temps libre dont ils/elles disposent pour se lancer dans des lectures difficiles, qui nécessitent une découverte plus lente et assidue? Il me semble justement que c’est le moment idéal pour se lancer dans Le Deuxième sexe ou dans Guerre et Paix… Puisqu’on a tout le temps de mettre des marque-pages, de prendre des notes, ou de se faire un pense-bête avec tous les différents noms des personnages!
  2. Le divertissement est-il lié à une certaine facilité de compréhension, favorisée par le style contemporain ? Pas forcément, il me semble. Je me souviens nettement, dans mon article sur les romans de gare, avoir éprouvé très peu de plaisir à lire des œuvres pourtant faciles à comprendre, pour des raisons aussi diverses que la présence de clichés, le style maladroit, ou encore l’intrigue décousue. L’association courante facilité/plaisir et difficulté/qualité est, à mon sens, aussi absurde que la rencontre d’une trottinette et d’un fil à couper le beurre (alors que celle d’une machine à coudre et d’un parapluie génère des choses sublimes, big-up aux amateurs.ices de Surréalisme 😉 ) On peut justement éprouver un plaisir immense à percer les mystères d’une œuvre difficile d’accès, tout comme on peut s’ennuyer mortellement dans un roman facile à lire. Et il va sans dire que l’on peut trouver extrêmement complexes des œuvres qui ne posent aucune difficulté de compréhension. Albert Camus, par exemple, fait partie des auteurs que je trouve les plus faciles à lire. Je ne connais pourtant pas grand monde qui affirme que La Peste n’est qu’une lecture de plage « sans prise de tête. »
  3. Sommes-nous tous.tes universellement divertis par les mêmes livres? Sommes-nous tous.tes friand.e.s de roman feel-good ou de polar/thriller? Eh bien… non ! Je n’ai absolument rien contre ces deux genres, et je peux citer, pour chacun d’entre eux, des titres que j’aime tout particulièrement (Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, et à peu près tout ce qu’a pu écrire Agatha Christie.) Mais il me semble tout de même assez réducteur d’en faire sempiternellement les « stars » des sélections d’été. Où sont les lecteurs de fantasy, de SF, de poésie, de théâtre, de philosophie? N’aimeraient-ils pas, eux aussi, bénéficier de conseils de lecture pour leurs vacances? Pourquoi « standardiser » les lecteurs.ices dans ces articles finalement bien peu en phase avec la diversité des profils?
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Vite, un marque-page!

Pour ne prendre que mon exemple (après tout, c’est celui que j’ai sous la main! ), il me semble que l’été est un moment privilégié pour étendre l’horizon de ses lectures, se lancer dans les cycles interminables ou dans les gros pavés effrayants. L’an dernier, je me suis ainsi plongée dans la redécouverte de Zola, et l’été précédent, j’ai dévoré la totalité du cycle Les Cités des Anciens de ma bien-aimée Robin Hobb. Cette année, je continue bien sûr mes lectures de thèse, j’explore le théâtre et la poésie symboliste du XIXème siècle pour un cours que je prépare (et aussi par plaisir!), et j’essaie de voyager un peu en explorant des auteurs étrangers que je connais encore assez mal.

Voici donc un petit aperçu de ma PàL estivale, assez éloignée des propositions journalistiques!

Déjà lus:

La vie volée de Jun Do, d’Adam Johnson : un pavé passionnant et terrible sur la Corée du Nord. L’auteur a principalement utilisé des témoignages d’évadés pour construire sa fiction, et a également visité le pays (mais sa visite était si « encadrée » qu’elle ne s’est pas avérée très instructive.) Ce n’est clairement pas une lecture feel-good, mais c’est un roman foisonnant et extrêmement intéressant.
Culture Geek, de David Peyron : un essai très intéressant sur les Geeks, des années 1970 à nos jours, dans le prolongement des travaux de Henry Jenkins sur les fans. Il s’agit certes d’un ouvrage sociologique, mais qui est extrêmement accessible pour les non-spécialistes et que je recommande aisément à tous les types de lecteurs.
Axël, de Villiers de l’Isle-Adam  : drame symboliste souvent considéré comme « injouable », et jamais montée du vivant de son auteur.  Il s’agit d’une pièce très déroutante, « romancée » par ses didascalies, et dont le discours occulte peut sembler très hermétique au premier abord. Mais c’est incontestablement une œuvre magnifique sur la philosophie idéaliste, le rêve et la mort.
La Rose et autres poèmes de William Butler Yeats : un recueil de poèmes en édition bilingue qui rassemble certains des plus beaux textes de Yeats, poète symboliste irlandais que j’aime de tout mon cœur. A lire tout doucement, à voix basse, pour voyager à Byzance et en Irlande.
Serres Chaudes de Maurice Maeterlinck : encore un symboliste, mais belge cette fois-ci. Je connaissais surtout son théâtre, que j’aimais déjà tout particulièrement (Pelléas et Mélisande, La Princesse Maleine, La Mort de Tintagiles…) et j’ai découvert sa poésie avec tout autant de joie. J’ai corné de nombreuses pages tout simplement car c’est d’une incroyable beauté.

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La seule photo perso de l’article, pour que vous puissiez constater à quel point je suis une as du jardinage.

A lire:

Le Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk : Orhan Pamuk est l’auteur préféré de mon papa, et voilà bien quelques années qu’il m’encourage à en lire. Alors quand j’ai vu qu’Antastesia, une blogueuse et youtubeuse dont j’apprécie beaucoup le travail, avait lancé un Book Club du mois d’Août pour découvrir ensemble cette œuvre, je me suis dit que ce serait l’occasion.
Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam: j’ai bien envie de continuer mon exploration de cet auteur que je trouve tout à fait fascinant. Je lirai aussi certainement ses pièces de théâtre antérieures à Axël: Morgane, Elën et La Révolte, qui m’attendent déjà bien sagement sur ma liseuse.
Arachnae, Cytheriae, & Matricia
de Charlotte Bousquet: j’ai cette fantastique intégrale sur ma liseuse, et comme il n’est pas, pour moi, de vacances sans fantasy, je compte bien lui faire un sort. Je ne sais pas grand chose de l’œuvre, mais je fais confiance à Charlotte Bousquet qui m’a récemment conquise avec Shâhra.
Un roman de Zola encore non identifié: la booktubeuse Lemon June, que j’apprécie beaucoup, a lancé sur Instagram un challenge Zola cet été. Je suis partante pour l’aventure, même si je n’ai pas encore choisi l’objet de ma convoitise. Et comme symbolistes et naturalistes étaient ennemis jurés, lire Villiers et Zola à quelques semaines d’intervalle sera sûrement une expérience très intéressante !
Un roman russe encore non identifié lui aussi: ne pas connaître la littérature russe fait partie de mes grands regrets, et j’aimerais pouvoir me lancer dans un Dostoïevski ou un Tolstoi, si je trouve le temps de m’y mettre. Pour l’instant, je parcours les étals de livres d’occasion en attendant de voir lequel croisera mon chemin !

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Non, en vrai je ne lis pas le latin couramment, rassurez-vous!

En ces temps de limonades, de parasols et de salades, je ne saurais donc que vous conseiller, afin d’élargir vos horizons de lecture, de préférer les suggestions des blogueurs.ses et des bookbtubeurs.ses afin de sortir un peu des « sélections été 2018 » monotones et de découvrir des œuvres dans des genres plus variés. Et pourquoi ne pas  vous lancer dans un des nombreux « challenges » afin de participer à une expérience de lecture plus collective?

Et vous alors, que préférez-vous lire l’été? Recherchez-vous la détente ou le défi? Quelles œuvres vous divertissent? 🙂

10 réflexions sur “Lectures de vacances: le divertissement est-il consensuel?

  1. Ta dernière photo n’est pas du latin mais, pire, du flamand :p
    Ici pour l’été… je ne change rien au quotidien. Depuis début juillet j’ai lu assez peu au final :

    – The Last Full Measure de Jack Campbell, l’auteur de la série de SF The Lost Fleet (inspirée de Xénophon…) se livre ici à une courte uchronie sur une version alternative de la guerre de Sécession

    – The Demons of Paris de Eric Flint & all, où la magie fonctionne, le monde des démons est une réalité et un sort raté téléporte un groupe de jeunes anglo-saxons dans le Paris de 1372…

    – Bartley’s Man de Paula Goodlett et Georg Huff, un petit roman sans prétention dans l’univers uchronique partagé du 1632 de Eric Flint

    – The King Must Die de Mary Renault, premier de ses célèbres romans historiques situés dans la Grèce antique (ici autour du mythe de Thésée)

    – Tides of War de Steven Pressfield : un pavé, et une relecture (ce qui est très rare) pour cette bio-fiction de la vie d’Alcibiade, le général athénien du 5ème siècle

    – Semper Lupa de Meddy Ligner, uchronie d’une Rome éternelle à la mode de Silverberg, sans grande ampleur

    – Dimension Antiquité : une anthologie de nouvelles plus ou moins SFFF prenant place dans l’Antiquité classique, quelques bonnes trouvailles dans le lot

    – Le Reich de la Lune, par Johanna Sinisalo : une version novelisée du film Iron Sky par l’auteure du scénario original, on y découvre non seulement le quotidien des habitants de la lune avant l’arrivée de l’expédition américaine mais aussi la philosophie un peu particulière de ces Nazis, le tout avec un humour noir du plus bon effet.

    Pour le reste de l’été je suppose que je lirais encore du Mary Renault, mais aussi d’autres romans historiques antiques et d’autres uchronies, ainsi que peut être les Complete Short Stories de Robert Graves (I Claudius, …)

    Sinon, et pour en revenir au coeur de ton article, beaucoup des auteurs « best sellers » le devienne/le restent grâce à ces recommandations formatées par les grandes maisons d’édition et leurs départements marketing. Et cela correspond sans doute à une partie de la demande, celle des gens qui lisent peu et ont plus ou moins peur de la lecture : lire un livre les rends contents de leur effort sans toutefois les avoir rebutés car c’était une lecture facile… Quelque part la littérature de SFFF est, par l’appel à l’imagination qu’elle rend nécessaire, par nature plus compliquée et donc moins recommandée. La SF traine ainsi une image d’élitisme lié aux lectures scolaires (qui n’en représente pourtant qu’une toute petite partie avec 1984, Farenheit 451, Le Meilleur des Mondes, à la rigueur de l’Asimov ou du Barjavel, tous des auteurs cérébraux) tandis que la Fantasy est réduite à Tolkien, qui est loin d’être facile à lire, ou même à du G.R.R. Martin. A côté il est évident que du Musso ou similaire passe bien plus facilement…
    Quant aux lecteurs avertis ou aux lecteurs experts comme tu peux l’être, ils n’ont pas besoin de ces injonctions commerciales car ils leurs portent peu d’attention et sont capables, comme tu le prouves avec cet article, de faire eux même leurs choix de lecture.

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup pour ton commentaire! 🙂
      Oh la la, je vois ce qui ressemble à un verbe en « -ere » et voilà que je m’emballe! Tu as raison ça n’a rien à voir avec du latin…

      Merci pour la liste de tes lectures estivales, cela me donne encore des idées! Beaucoup de SF, et des auteurs.ices que je ne connais pas du tout! ^^

      Concernant la place de la SFFF dans ces sélections estivales des médias généralistes, je ne pense pas que ce soit l’image « trop compliquée » qui rebute, mais au contraire un vague mépris pour ces genres, souvent associés soit à des subcultures bien peu regardables, soit à du grand spectacle pour les œuvres ayant bénéficié d’adaptations cinématographiques ou télévisuelles. Bien qu’en réalité, tu as raison, il s’agisse de lectures tout saut « faciles », je ne crois pas que ce soit cet aspect qui rebute! Car ce sont les mêmes médias qui n’hésitent pas à se moquer des auteurs et des lecteurs d’imaginaires…

      Je te souhaite en tous cas de faire de très belles découvertes littéraires cet été! 🙂

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  2. Je n’ai pas de genres préférés pour l’été, peut-être plutôt des ambiances: j’aime bien lire pendant l’été les romans qui se passent au sud, dans une chaleur étouffante… Je trouve aussi que l’été se prête aux histoires liées à l’enfance, peut-être à cause du côté « grandes vacances ». Sinon j’ai récemment lu du Stephen King pendant l’été et c’était une excellente expérience parce que je trouve la saison est propice à lire des pavés captivants et parce que… ça fait beaucoup moins peur que l’hiver quand les nuits sont trop longues:-)
    Pour la question détente vs défi, justement elle n’est pas extrêmement pertinente pour moi étant donné que je n’oppose pas difficulté de lecture et détente. « Le Nom de la Rose », par exemple, a beau être difficile d’accès, cela n’en reste pas moins une lecture plaisir pour moi… En été je vais d’ailleurs me tourner plus volontiers vers des livres à la fois divertissants et exigeants, parce que je suis moins fatiguée et stressée qu’à d’autres périodes et que j’ai donc plus de disponibilité d’esprit pour eux.
    Bref, je me sens assez peu représentée en général dans les sélections estivales qui proposent principalement du feel-good, de la romance et du polar (genre que j’aime par ailleurs toute l’année!)

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup pour ton commentaire! 🙂 Je suis d’accord avec toi pour les pavés, l’été est pour moi le moment idéal pour commencer des œuvres assez imposantes, dans lesquelles on a un peu peur de se lancer quand on ne dispose pas d’assez de temps libre!
      Ce que tu dis concernant « Le Nom de la Rose » est très intéressant! J’ai aussi des lectures-plaisir qui sont très exigeantes, « décrypter » une œuvre complexe m’apporte justement beaucoup de joie et c’est pour cela que je me permets de critiquer un peu cette idée de « lecture pas prise de tête »… Comme si « se prendre la tête » était forcément désagréable!… Cela peut justement apporter une grande satisfaction.
      Je te souhaite en tous cas de faire de très belles lectures cet été! 🙂

      J'aime

    • Merci beaucoup pour ta recommandation 🙂 En effet il fait partie des romans que j’aimerais vraiment découvrir! N’hésite pas à te lancer dans Serres chaudes, c’est très beau et cela se lit très rapidement. Si tu aimes le théâtre de Maeterlinck cela devrait te plaire! ^^

      Aimé par 1 personne

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