The Buffy Review – Saison 1, épisode 4: virginité, virilité et cannibalisme sexuel

Je vous retrouve aujourd’hui pour la suite de The Buffy Review: et je m’attaque au quatrième épisode, à proscrire pour les entomophobes!

On commence avec une scène pour le moins surprenante: Xander, notre comic release sans réelle aptitude au combat, terrasse des vampires lors d’une soirée au Bronze, devant une Buffy toute énamourée. Il s’agit bien évidemment d’un rêve de Xander, assoupi lors d’un cours de biologie. Le spectateur n’en est certes qu’au tout début de la série, mais il a déjà compris que dans Buffy, les demoiselles ne sont que très rarement en détresse, et qu’elles sont tout à fait capables de se sauver toutes seules. Revenu à la réalité, Xander soupire devant une leçon sur les insectes. Quant à Buffy, elle reçoit, non sans surprise, les encouragements de son professeur, le Dr. Gregory, le premier enseignant à faire preuve de bienveillance à son égard. Pas de bol: on le voit se faire attraper par une créature verdâtre juste avant le générique, et son cadavre décapité sera bientôt retrouvé dans l’établissement.

On se doute bien que cette mort mystérieuse sera élucidée au cours de l’épisode, mais ce n’est qu’un peu plus tard, lors d’une scène au Bronze qui vient faire écho au rêve de Xander, que le propos est clairement posé. Alors que le concert bat son plein, Xander croise deux camarades du lycée en pleine conversations sur leurs conquêtes. Chacun se vante de s’être « fait » telle et telle jeune femme (ô que c’est élégant…), dans une sorte de compétition virile bien sexiste comme il faut. Saisissant des bribes de leur conversation, Xander se moque d’eux avec une punchline plutôt bien envoyée, mais se retrouve soudain gêné quand le dénommé Blayne le questionne sur son propre « chiffre. » Voyant arriver Willow et Buffy, il se dirige vers elles et les enlace en expliquant brièvement: « Work with me here, Blayne is questioning my manhood. » L’annonce est claire: aujourd’hui, on parlera des « critères de virilité » socialement établis, de la sexualité hétérosexuelle et de sa mythologie.

Le Dr. Gregory étant décédé, une professeure remplaçante est envoyée à Sunnydale High: la sculpturale Natalie French, qui fait une entrée remarquée dans le lycée. Dès le premier cours de biologie, le fameux Blayne, qui remporte décidément la palme du beauf dans cet épisode, fait plusieurs remarques bien vulgaires, à mi-voix, sur l’apparence physique de l’enseignante, mais ne les assume absolument pas quand elle lui demande de les répéter à voix haute. Surprise, surprise. La leçon du jour porte sur la mante religieuse, et sa célèbre habitude de dévorer le mâle pendant l’accouplement. Cette pratique du cannibalisme sexuel chez les mantes religieuses est, d’après les informations que j’ai pu collecter, non systématique et assez controversée chez les entomologistes*, mais comme elle est particulièrement célèbre dans la culture, je l’utiliserai néanmoins dans cet article en tant qu’idée socialement partagée.

54502_1203777899822_full
Natalie French

Miss French propose à ses élèves de fabriquer des sacs d’œufs de mante religieuse factice. Elle invite même Blayne à venir travailler chez elle le soir pour avancer dans cette tâche (pas très éthique et responsable tout ça, hein les collègues qui passeraient par ici!) Et Blayne… disparaît. Dès lors, la suspicion de notre Scooby gang envers Miss French augmente, mais Xander, toujours sous le charme de l’enseignante, refuse d’envisager la présence d’un danger. Après quelques recherches, Buffy, Willow et Giles découvrent que Miss French est probablement une mante religieuse capable de prendre forme humaine (une she-mantis), mais cette révélation vient hélas un peu tard: Xander est déjà chez Miss French pour le devoir sur les œufs. Notre trio va alors s’embarquer dans une mission pour le sauver: heureusement, ils arrivent avant l’accouplement fatal, alors que Xander et Blayne sont encore en vie, bien qu’enfermés dans des cages. Buffy vient à bout de la she-mantis, et laisse à Xander le soin de détruire les œufs.

S01E04-3
Willow et Buffy

Cet épisode convoque de nombreux points intéressants. Tout d’abord, on peut interpréter la she-mantis comme un véritable bouleversement de l’ordre social: dans une société patriarcale où l’homme a encore l’ascendant sur la femme et où le viol est encore une pratique fréquente, une femme qui instrumentalise sexuellement un homme et menace sa vie est quelque chose de profondément choquant et incroyable. A tel point que l’on peine à imaginer l’inverse de la situation dans laquelle se retrouvent Blayne et  Xander: on se dit qu’une jeune lycéenne accepterait difficilement de se rendre seule, le soir, chez un professeur masculin au comportement séducteur et ambigu, de crainte de subir des avances non désirées, voire pire. Ici, les adolescents sont si imprégnés de sexisme qu’ils se présentent chez Miss French sans méfiance. Étant de sexe masculin, ils sont habitués à ce que la domination sexuelle soit de leur côté. Pour eux, la sexualité ne représente pas une menace, la peur des violences physiques ne leur traverse même pas l’esprit. La relation sexuelle espérée chez Miss French est perçue comme quelque chose de forcément positif et agréable. Le risque n’est jamais envisagé – seules Buffy et Willow décèlent le danger à l’œuvre ici.

Et pourtant, la figure de la prédatrice sexuelle n’est pas neuve! Car la she-mantis fait bien sûr référence au mythe de la femme fatale, ce personnage stéréotypique qui utilise son immense pouvoir de séduction pour mener ses victimes masculines à leur perte. Avant de devenir un personnage de film noir sous les traits de Marlène Dietrich ou de Rita Hayworth, elle hantait les récits mythologiques et légendaires, et nous l’avons tous.tes rencontrée sous au moins une de ses formes: Salomé, Dalila, Hélène, la Fée Morgane, et j’en passe. Cette figure renvoie à la peur ancestrale d’une sexualité féminine dévorante, destructrice, insatiable. Car oui: nous sommes aujourd’hui habitué.e.s à la (fausse) idée d’une sexualité masculine violente et pulsionnelle, et d’une sexualité féminine plus passive, mais cette conception n’est, finalement, qu’assez récente. En Grèce antique, ce sont les femmes qui incarnent la sexualité vorace. Dans Lysistrata, pièce du dramaturge grec Aristophane, les femmes décident de faire la grève du sexe tant que les hommes n’auront pas arrêté de faire la guerre, et leur tentative est immédiatement qualifiée de ridicule, puisque comme chacun sait, les femmes sont incapables de résister à leurs pulsions sexuelles. Tout le comique de la pièce nait justement de ces femmes qui luttent contre le désir de coucher avec leurs maris et multiplient les plaisanteries grivoises.

36398-la-dame-de-shangai-_-d.r.
Rita Hayworth dans La Dame de Shangai (Orson Welles, 1947)

L’idée d’une sexualité féminine puissante et insatiable constitue l’une des peurs les plus anciennes des sociétés patriarcales, puisque, comme l’explique Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, ces sociétés ayant érigé le masculin en tant que norme, la femme est l’Autre, l’étrangère**, et c’est son altérité même qui suscite la peur, qui l’entoure d’une mythologie ténébreuse, en fait toujours une potentielle Eve, une Lamia, une Circé. Sa différence est vue comme une magie aussi fascinante que dangereuse. « Le vocabulaire éculé des romans feuilletons où la femme est décrite comme une ensorceleuse, une enchanteresse qui fascine l’homme et l’envoute, reflète le plus antique, le plus universel des mythes. La femme est vouée à la magie. La magie, disait Alain, c’est l’esprit traînant dans les choses; une action est magique quand, au lieu d’être produite par un agent, elle émane d’une passivité; précisément les hommes ont toujours regardé les femmes comme l’immanence du donné; si elle produit récoltes et enfants, ce n’est pas par un acte de sa volonté; elle n’est pas sujet, transcendance, puissance créatrice, mais un objet chargé de fluides. Dans les sociétés où l’homme adore ces mystères, la femme est, à cause de ces vertus, associée au culte et vénérée comme prêtresse; mais quand il lutte pour faire triompher la société sur la nature, la raison sur la vie, la volonté sur le donné inerte, alors la femme est regardée comme sorcière. » (Le Deuxième Sexe, tome 1, Les faits et les mythes)

 

Sirène-Mante_2
Quelle charmante créature.

Bien plus qu’à un monstre insectoïde verdâtre, c’est donc à une figure mythique que sont confrontés ici les adolescents de Sunnydale: un archétype complètement engendré par le patriarcat, par la peur de l’altérité de l’homme se définissant comme référent. Mais cette peur primitive semble bien éloignée de l’esprit des adolescents, qui sont habitués à une société qui, pour atténuer cette angoisse de l’Autre, a dompté et régulé la sexualité féminine (via l’institution du mariage, l’avènement de la pureté en tant que valeur essentielle de l’être féminin, et même les rites d’accouplement codifiés du dating moderne, etc.) Bien entendu, l’ironie arrive à son comble quand c’est Blayne, le jeune garçon sexiste qui ne perçoit les femmes que comme des chiffres déshumanisés, qui devient la première proie de la she-mantis. Il se voit alors confronté à un retournement de son fantasme de virilité : c’est lui, ici, qui est instrumentalisé et objectifié par une femme.

S01E04-2
Xander tout sourire

La révélation finale de l’épisode est d’autant plus intéressante: on apprend que la she-mantis ne s’intéresse qu’aux hommes vierges. Le masque du tombeur au tableau de chasse bien rempli s’effondre dans cette dernière scène, et Blayne semble d’ailleurs terrifié que quiconque révèle ce secret au lycée: la multiplicité des rapports et des partenaires sexuels semblent faire partie des matériaux essentiels à la construction de son identité virile. Comme l’écrivait notre Simone: « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. » Mais l’inquiétude de Blayne est sans objet, puisque aucun des autres personnages présents ne semble choqué par cette révélation, et la virginité de Xander comme de Blayne est au contraire évoquée positivement par Willow. L’absence d’expérience sexuelle avec un partenaire ne semble aucunement changer la perception que les autres personnages de la série auront de Xander (on ne reverra plus Blayne par la suite.) Comme souvent dans Buffy, les pratiques sexuelles des personnages ne sont pas l’objet de jugements de valeur. La pratique de la sexualité n’y est pas blâmée, comme dans un certain nombre de teen fictions américaines prônant indirectement l’abstinence en montrant les adolescents sexuellement actifs « punis » par une grossesse non désirée, et elle n’y est pas non plus encouragée, comme le montre cet épisode. La virginité, ce n’est pas grave. L’activité sexuelle non plus (on le verra bien, plus tard dans la série, quand le Scooby gang aura ses love interest.) Ce qui est grave, en revanche, c’est de sous-estimer les femmes, de les considérer comme si inférieures qu’elles seraient incapables de nuire. La délicieuse she-mantis a bien prouvé l’absurdité de ce raisonnement.

J’arrive à la fin de cet article riche en mandibules! Pas de punchline mémorable cette fois-ci, mais on se retrouve bientôt, je l’espère, pour de l’humour whedonien bien envoyé. 🙂

*à propos du cannibalisme des mantes: d’après ce que j’ai compris, la mante religieuse a besoin de s’alimenter pour augmenter son énergie pendant la ponte, donc si elle a fait un bon repas avant l’accouplement, le mâle peut repartir tranquille, mais si elle a un petit creux, il est la source de nutriments la plus proche, donc hop, au casse-croûte. La pratique du cannibalisme sexuel n’est donc absolument pas systématique et répond avant tout à un impératif de survie de l’espèce (il faut pondre en abondance, et construire un nid solide pour abriter les œufs.)

** à propos de la femme définie comme l’Autre: « Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle, elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu: elle est l’Autre. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome 1, Les Faits et les mythes)

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s