L’hypocrisie du marketing féministe de Godless

C’est avec enthousiasme que j’ai appris, il y a quelques mois, la future sortie de Godless, le « western au féminin » réalisé par Scott Frank pour Netflix. Le pitch de départ, colporté par les différents médias, nous promettait une série féministe du tonnerre: une petite ville, La Belle, subitement privée de sa population masculine par un accident survenu à la mine, devait faire face à l’adversité et se reconstruire grâce à ses femmes. Sur papier, la série paraissait prometteuse. Pourtant, quand j’ai enfin eu l’occasion de la regarder, un vague goût de déception m’a empli la bouche. Mon engouement est retombé comme un soufflé, et pour être tout à fait honnête, je me suis même endormie quelques fois. Je n’ai pas compris immédiatement d’où venait cette déconvenue. Un western féministe, ça avait tout me plaire, n’est-ce pas? Était-ce moi, le problème? Spoiler: non.

C’est en échangeant par commentaire avec l’auteur du blog Les Carnets de la télévision (très intéressant, au passage), que j’ai compris d’où venait mon souci avec Godless. J’ai été confrontée au même procédé que je godless3me suis attachée à décrire dans mon article Les lecteurs font-ils les livres? : la constitution d’un horizon d’attente. Je me suis figurée une histoire de société matriarcale du far westje pensais que j’allais assister, dans le pilote, à l’accident dans la mine, et que je verrai ensuite  la reconstruction progressive de la petite ville de La Belle,  la lutte de ces femmes pour survivre dans un monde profondément violent et patriarcal. Était-ce la simple manifestation de mon imagination débridée? Je ne crois pas. Toute la campagne de promotion engagée par Netflix orientait le spectateur dans ce sens. Le slogan accrocheur « welcome to no man’s land », l’affiche, et plus encore, la bande annonce (sérieusement, je vous mets au défi: regardez-la, et dites-moi si, oui ou non, vous n’imaginez pas exactement la même chose que moi.) Toute la campagne publicitaire était baignée d’une vibe féministe. Et je n’ai pas fait partie des seul.e.s téléspectateurs.ices ayant eu du mal à accepter que la série ne comble pas cette attente. Car Godless, derrière sa vitrine féministe et ses super actrices (Michelle Dockery et Merritt Wever) n’a pas un fichu gramme de féminisme dans le sang.

Alors, de quoi parle Godless? Déjà, contrairement à ce que le trailer nous laissait imaginer, la série commence plusieurs mois après l’accident dans la mine, alors que les femmes se sont déjà en partie remises de cette tragédie. Si on espérait donc, comme moi, assister à la reconstruction et à la réorganisation d’une société nouvelle par les femmes… dommage. Pire encore: la trame principale de Godless repose sur le conflit entre deux hommes (à peine vus dans le trailer, mais qui occupent l’écran la plupart du temps): Frank Griffin, un horrible malfrat, et Roy Goode, enfant qu’il a adopté et élevé, et qui s’est retourné contre lui. On assiste donc à quantité de scènes horribles de massacre, viols et j’en passe perpétrés par Griffin et sa bande, et à la fuite de Roy Goode, qui trouve refuge à La Belle, dans le ranch un peu isolé d’Alice (Michelle Dockery), une veuve qui vit seule avec son fils et sa belle-mère. Et les femmes de La Belle, dans tout ça? Eh bien… elles servent de décor. De très joli papier peint (et j’exagère à peine.)

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Roy Goode – le véritable héros de Godless

En effet, comme le rapporte cet article du Huffington Post, Godless n’a même pas besoin de dépasser le premier épisode pour abandonner son féminisme de façade. Sur Twitter, un certain Moth Dad s’est amusé à compter les répliques prononcées par les hommes, et celles prononcées par les femmes, et le résultat est sans appel: les personnages masculins triomphent avec 73% du temps de parole. D’autres internautes remarquent les épisodes 1 et 2 ne passent même pas le test de Bechdel, inventé pour évaluer le sexisme d’une fiction. Les critères en sont pourtant très simples. Pour le réussir positivement, il suffit que deux femmes clairement identifiées et nommées aient une conversation qui ne soit pas à propos d’un personnage masculin (autant vous dire qu’avec des critères aussi basiques, le fait qu’une série vendue comme féministe ne passe même pas le test de Bechdel est au-delà du consternant.) Enfin, comme le remarque toujours le Huffington Post, la page Wikipédia de Godless est elle aussi révélatrice: dans la rubrique acteurs principaux figurent quatre hommes, toutes les actrices étant reléguées au rang d’acteurs secondaires (corrigé depuis, mais voici une capture d’écran à l’appui.)

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Bill, le shérif de La Belle (Scott McNairy)

La suite de la série n’arrange en aucun cas les choses. On se focalise avant tout sur le conflit entre Griffin et Roy Goode. On sait que Griffin a juré de massacrer tous ceux qui auraient porté secours au fugitif, et on craint pour le sort de La Belle, dont les habitantes ne sont pas habituées à tenir des armes et à se défendre. On suit la quête du shérif, un des rares survivants masculins de La Belle, pour retrouver Griffin avant qu’il n’attaque la ville, et de son apprenti, Whitey, jeune mais intrépide. On voit Roy Goode apprendre au fils d’Alice, son hôtesse, à dresser les chevaux. Bref: on suit des trajectoires d’hommes. Les personnages féminins mis en valeur dans la bande annonce sont majoritairement décevants. La veuve Alice n’a finalement que très peu de réelle importance dans l’histoire et ne sert que de faire-valoir à Roy Goode: c’est dans ses interactions avec elle et avec son fils que l’on va discerner la part de lumière du personnage et le distinguer des bandits sans foi ni loi de la bande de Griffin. Elle est aussi le love interest (non réciproque) du shérif. Mais en dehors de ça… rien. En la retirant du scénario, on ne perdrait que le développement psychologique des personnages masculins qui gravitent autour d’elle, mais aucune action importante ne serait changée. Le personnage de Mary Agnes, la sœur du shérif, est heureusement plus remarquable: ayant décidé de s’habiller en homme et d’assumer son homosexualité après la mort de son mari, celle-ci organise la défense de La Belle lorsque Griffin vient l’attaquer dans le final. Son personnage est authentiquement important et intéressant – mais son temps de parole et de présence est bien réduit comparé à celui des personnages masculins. Quant aux autres personnages féminins, eh bien… C’est la grande débandade. Très peu d’entre eux sont nommés (Callie, et… qui d’autre, franchement?), et pour être honnête, la plupart des autres femmes présentes à l’écran sont à peine plus substantielles que de simples figurantes.

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Mary Agnes (Merritt Wever)

Alors que reste-t-il de féministe à Godless, en dehors de Mary Agnes et de ses pantalons? Pas grand chose. Même la scène de gunfight finale, dans laquelle les femmes défendent leur communauté à grands renforts d’armes à feu, ne m’apparait absolument pas comme féministe. La rédaction des Carnets de la télévision écrit que « la beauté héroïque de ces femmes qui, fusil à la main, défendent leur village est émotionnellement cent fois plus puissante que leur victimisation dans Alias Grace ou de The Handmaid′s Tale« , et je ne pourrais être plus en désaccord. Non, ce n’est pas en associant fusils et jupons que l’on fait une série féministe. Ce n’est pas en montrant une tripotée de femmes sans nom, sans profondeur et sans histoire tirer à vue sur des bandits avec le corset subtilement délacé (hello male gaze!) que l’on repense le rôle des femmes dans la fiction. Faire une série féministe, c’est parler réellement des femmes et des problèmes qui les concernent, en construisant des personnages intéressants, forts, nuancés – comme le fait, justement, The Handmaid’s Tale. Ce n’est pas victimiser que de montrer consciemment les injustices sexistes – c’est en faire voir l’horreur pour mieux les dénoncer. Et ce n’est pas féministe que de montrer une bande de figurantes sexy armes au point – c’est, encore une fois, objectifier et se rincer l’œil.

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Devinette du jour: combien de ces femmes ont un nom?

Est-ce que Godless m’a agacée? Oui, et pas qu’un peu. Mais comme me l’a justement fait remarquer la rédaction des Carnets de la télévision durant notre échange, Scott Frank n’a jamais eu l’intention de créer une série féministe. Dans une interview accordée à Rolling Stone, il dit clairement:  « I never fancied myself any sort of feminist spokesman or storytelling because I don’t think I can be, […] I’m a man with all my flaws, and made all the mistakes one could make. I felt like what I could do is honor these women I was reading about, who seemed really interesting to me […] » Il ajoute même que l’argument marketing d’un western féministe le met mal à l’aise : « And it makes me a little uncomfortable, because I feel like it cheapens what’s happening now. » Bref, Scott Frank n’est pas vraiment à mettre en cause: il a réalisé un western classique, et même plutôt de qualité, avec de beaux paysages, de grands espaces, une esthétique soignée, de l’action et du suspense. Il n’a jamais prétendu défendre une cause féministe, et il certes a utilisé des procédés qui invisibilisent les femmes dans la fiction, mais, comme bien d’autres avant lui, sans forcément s’en apercevoir, en se contentant de reproduire les schémas stéréotypiques bien connus auxquels nous sommes tous.tes habitué.e.s. Ce n’est donc pas contre Scott Frank que je dirige, aujourd’hui, mon agacement: c’est contre Netflix, et sa promotion hypocrite, mensongère, surfant sur l’actualité du mouvement mee too et sur les revendications post-Weinstein pour mieux vendre son show. Un opportunisme cynique, et d’autant plus décevant quand on sait que Netflix a, par le passé, produit des séries très novatrices concernant la représentation des femmes à l’écran (je pense notamment à Orange is the new black.) Espérons que la plateforme saura nous offrir, à l’avenir, d’autres productions féministes de qualité, et sans campagne publicitaire douteuse!

Sur ce, je vous laisse pour aller feuilleter Le Deuxième sexe sous ma couette! A bientôt petites lucioles 🙂

 

4 réflexions sur “L’hypocrisie du marketing féministe de Godless

  1. Excellent article et analyse très pertinente! C’est par cette lecture que j’ai découvert ce blog et je le suivrai très certainement 🙂 Une série que j’ai abandonnée au second épisode justement parce que mes attentes avaient trop déçues :-/

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    • Merci beaucoup Morgane! 🙂 Je pense que j’aurais aussi abandonné la série autour du deuxième épisode si je l’avais regardée seule. J’ai découvert votre blog qui est très intéressant! Votre réflexion sur la passivité construite des femmes dans votre article sur La Servante Écarlate m’a beaucoup interpelée… Je m’abonne sans plus attendre! 🙂

      Aimé par 1 personne

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