Violence et féminisme dans Big Little Lies

C’est sur le conseil d’une amie que j’ai commencé Big Little Lies, mini-série réalisée par Jean-Marc Vallée pour HBO, et adaptée du roman éponyme de Liane Moriarty. Sur le papier, j’avoue qu’elle ne m’intéressait pas outre mesure: me fiant aux divers résumés disponibles en ligne, je pensais qu’il s’agissait d’une énième mini-série policière comme on en a vu fleurir beaucoup ces derniers temps, et même le casting prestigieux ne m’inspirait pas une grande confiance. Mais j’ai fini par écouter mon amie et par tenter de regarder le premier épisode, un soir, par simple curiosité. Je ne sais plus exactement ce qui m’a fait comprendre que Big Little Lies allait bien au-delà ce que j’avais imaginé, mais il m’est assez vite apparu que j’avais sous-estimé cette œuvre et qu’elle méritait autre chose que mon indifférence.

Big Little Lies, c’est bien plus qu’une mini-série policière dans une petite ville huppée de Californie, où tout le monde a une maison d’architecte, un salaire exorbitant et une vue sur la mer. C’est bien plus qu’une énième histoire de meurtre ou qu’une version améliorée de Desperate Housewives avec casting grand luxe. C’est une série dramatique et sans enquête, un enchaînement de micro-événements qui se rejoignent dans le flot d’une grande violence. Et c’est, surtout, une série très féministe.

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Big Little Lies commence de façon tout à fait anecdotique. C’est la rentrée des classes dans la petite ville de Monterey, et Madeline (Reese Witherspoon) amène sa fille à l’école. Sur le chemin, elle rencontre Jane (Shailene Woodley), récemment arrivée en ville avec son fils. Au milieu de toutes ces mamans californiennes aux tenues resplendissantes et aux brushing parfaits, Jane, mère célibataire de milieu modeste, détonne immédiatement. Et à peine arrivée en ville, ses ennuis commencent : son fils, Ziggy, est accusé d’avoir agressé une de ses camarades, Amabella, le jour de la rentrée. L’intéressé nie fermement les faits. Madeline et Celeste (Nicole Kidman) prennent immédiatement le parti de soutenir Jane devant un incident qui prend de plus en plus d’ampleur: Renata (Laura Dern), la mère d’Amabella, commence à remuer ciel et terre pour tenter d’exclure Ziggy de l’école et des playdates des enfants de la communauté, ses « partisans » lancent une pétition, et les enseignants essaient tant bien que mal de calmer tout le monde, sans succès.

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On comprend dès le début que cette querelle de parents d’élèves n’en restera pas là: entre les scènes d’école, les bavardages au café, les repas en famille et les joggings sur la plage entre mamans sont insérées des séquences dans un commissariat de police. Un meurtre a été commis à Monterey, et plusieurs protagonistes sont interrogés par la police, livrant des propos acides sur les héroïnes qui ont, apparemment, un lien avec l’enquête, quel qu’il soit. On ignore absolument qui sont la victime et le coupable, mais ce n’est pas, finalement, l’élucidation de ce mystère qui va nous occuper l’esprit au fil de la série. Tout réside dans l’entremêlement des fils narratifs, dans la manière dont tous les micro-événements et les scènes de vies apparemment insignifiantes (mais toujours justes) vont converger vers le même point. Mais là où Big Little Lies procède avec originalité, c’est qu’au lieu de se contenter de montrer la progression lente jusqu’au climax du meurtre, la série remonte à la source, dessinant, au fil des épisodes, une forme de généalogie de la violence, et en particulier de celle qui touche les femmes.

Et c’est là que je ne vais plus rien pouvoir écrire sans livrer de gros spoilers! Alors pour ceux qui n’ont pas encore vu la série: arrêtez-vous sur cette jolie photo de Nicole Kidman en pleine réflexion devant l’océan, et revenez après avoir dévoré les sept épisodes – car en plus d’être une très bonne série, Big Little Lies n’est pas extrêmement chronophage! 🙂

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C’est, au premier abord, le topos de la « prison dorée » qui semble innerver la série, notamment via les personnages de Madeline et de Celeste. La première lutte pour ne pas s’évaporer entièrement dans son rôle de mère en s’impliquant dans une production théâtrale et dans toutes les intrigues possibles de la communauté, cherchant désespérément à garder une existence sociale, à ne pas être réduite à la vie domestique. La seconde, ancienne avocate ayant arrêté de travailler pour élever ses enfants, prend conscience, au fil de la série, combien elle regrette amèrement d’avoir arrêté sa carrière. Et quant à Renata, la seule working-woman qui a choisi de ne pas devenir mère au foyer, elle se sent constamment jugée par les autres parents, et redouble d’efforts pour avoir l’air d’une mère parfaite et justifier son mode de vie. En dépit des longs plans sur l’océan, du grand air et des baies vitrées immenses, le climat d’enfermement est manifeste tout au long de la série, renforcé par un rythme très lent, parfois pesant, et une esthétique souvent contemplative. Le vernis de la Californie huppée et paradisiaque craquèle de plus en plus au fil des épisodes, et finit par laisser entrevoir les drames souterrains qui sillonnent les vies des personnages, bien loin des housewives parfaites et lisses qui s’épanouissent pleinement dans leur rôle de mère, qui aménagent des intérieurs dignes de figurer sur Pinterest et cuisinent des repas healthy pour leurs familles. Elles souffrent des stéréotypes sexistes qui exigent d’elles la perfection, en tant qu’amantes, que ménagères, que mères, et qui les poussent à nier leurs propres  désirs.

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Et au-delà de cette première oppression morale git une violence plus forte et plus secrète. Jane, tombée enceinte après un viol, enchaîne les moments d’hallucinations et de paranoïa depuis ce traumatisme, et craint, avec l’histoire de harcèlement à l’école, que son fils Ziggy ait intégré, d’une certaine manière, la violence de sa conception. Céleste, pour sa part, s’acharne à camoufler les blessures de violence conjugale qui envahissent sa chair sous la fiction rassurante d’un amour passionnel. Le personnage de son époux, Perry, remarquablement interprété par Alexander Skarsgård, passe de l’amant fougueux au monstre qui tyrannise, qui frappe, qui étrangle, dans des scènes d’une violence physique et morale toujours plus forte. La terreur arrive à son paroxysme quand Celeste, persuadée de dissimuler efficacement cette situation à ses enfants, apprend que c’est son propre fils qui harcèle la petite Amabella à l’école, en faisant accuser injustement Ziggy. Refusant de laisser ses enfants reproduire le cycle de violence, elle s’apprête enfin à quitter Perry mais celui-ci, fou de rage, la poursuit lors d’une soirée costumée pour la rouer de coups devant ses amies. Et c’est à cet instant, devant son visage contracté par la fureur, que Jane reconnaît, ou croit reconnaître, l’homme qui l’a violée il y a des années de cela, et que le groupe de femmes s’allie d’un mouvement commun pour défendre Celeste – je n’en dirai pas plus.

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Perry a-t-il vraiment violé Jane? La coïncidence serait un peu surprenante, et la série est suffisamment subtile pour nous faire comprendre que ce n’est pas forcément l’homme qu’elle reconnaît, mais l’archétype qu’il incarne, la figure de violence brute, à peine cachée sous le vernis policé du business man en costume sur mesure. Et c’est devant cette figure symbolique, sans visage, que les femmes de Big Little Lies s’unissent. Car Perry, en cet instant, représente toutes les violences physiques et morales dont sont victimes les femmes, chaque jour, dans une société patriarcale, aussi civilisée et élégante qu’elle puisse paraître au premier abord. Il est un avatar de domination et de violence masculine qu’elles s’allient pour combattre, ensemble, oubliant toutes les disputes superficielles qui ont pu les agiter auparavant. Et c’est d’ailleurs sur une image d’amitié féminine que la série se conclut, mais sans happy end pour autant, car pour échapper au cycle de violence, elles ont été amenées à commettre, elles aussi, l’irréparable. Loin d’être pleinement libérateur, le final de la série reste profondément angoissant et mélancolique.

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De mon côté, c’est aussi sur une note un peu inquiète que j’achève cet article, puisque j’ai appris que Big Little Lies, conçue au départ comme une mini-série, avait été renouvelée pour une deuxième saison. Je crains en effet que bien que la première saison ait réussi à éviter habilement l’écueil de la « série policière dans une petite ville chic recélant plein de terribles secrets », la seconde, se déroulant après le meurtre, n’y arrive pas, et que la série s’enlise dans un modèle plus convenu. En attendant d’en savoir plus, j’envisage de me procurer le roman de Liane Moriarty… et de me faire une tisane. Et vous? ^^

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