The Handmaid’s Tale: du roman contemplatif à la série chorale

Il y a quelques jours, j’ai enfin terminé de regarder l’adaptation de The Handmaid’s Tale, réalisée par Bruce Miller sur la plateforme Hulu. Comme beaucoup de lecteurs et de lectrices, j’ai toujours une petite appréhension avant de me plonger dans l’adaptation d’une œuvre que j’aime, d’autant que, comme je l’avais expliqué dans un précédent article, The Handmaid’s Tale me semblait, en bien des points, inadaptable. Mais une fois le cap du pilote passé, je dois avouer que j’ai avalé les 9 épisodes restants en quelques jours à peine, et que la série m’a laissée une impression très positive. Cependant, je n’estime pas m’être trompée en qualifiant le roman de Margaret Atwood d’inadaptable: en l’état, il l’est. Sa lenteur et son immobilité oppressante sont effectivement impossibles à retranscrire dans une série. L’univers du récit, en revanche, se prête tout à fait à une adaptation, et la série l’a parfaitement repris pour transformer le roman en une œuvre profondément différente, mais d’une grande qualité. Et c’est, à mon sens, le propre des meilleures adaptations: devenir des re-créations, apporter quelque chose de radicalement nouveau à l’œuvre d’origine, sans pour autant la dénaturer.

Attention, cet article contient des spoilers de la série et du roman!

« As beautiful as a nightmare »

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Je reprends ici l’expression employée par Emily Nussbaum dans cet excellent article du New Yorker, que je trouve particulièrement juste et bien trouvée. En effet, The Handmaid’s Tale est avant tout une série magnifique. J’ai même eu l’impression de voir, par endroits, un enchaînement de tableaux des maîtres hollandais, avec leurs boiseries sombres et élégantes, leurs tissus drapés, leurs fleurs et leurs fruits éclatants. Les couleurs bleues, vertes et rouges, qui correspondent désormais aux tenues des différentes fonctions attribuées aux femmes, ne sont jamais criardes, mais toujours nobles et chatoyantes, les extérieurs sont imposants, les intérieurs en clair-obscur, et magnifiquement meublés. Les jeux de lumière plantent une atmosphère souvent douce et feutrée, en huis-clos. Et c’est l’alliance de cette beauté et de la violence insoutenable du propos qui suscite le malaise. Les servantes parfaitement alignées, dans leurs robes rouges et leurs coiffes blanches, pour procéder à une lapidation publique. Les chambres élégantes des manoirs où l’on procède au viol institutionnalisé des « cérémonies. » Le blanc pur et lumineux de la pièce où Ofglen se réveille mutilée. La violence atteint son paroxysme dans des scènes ou l’harmonie esthétique est totale – ce qui est, pour le spectateur, profondément dérangeant. Je me souviens avoir ressenti une émotion similaire lors de ma lecture de L’œuvre au noir, de cette déesse de la littérature qu’est, à mon sens, Marguerite Yourcenar. Le massacre des anabaptistes lors de la prise de Munster fait partie des textes les mieux écrits, les plus beaux, et les plus insoutenables que j’ai eu l’occasion de lire. Cet effet, difficile à décrire, de « beauté dérangeante » se retrouve parfaitement dans l’adaptation de The Handmaid’s Tale – là où le livre décrivait peu, et laissait plus imaginer.

Montrer l’oppression, ou la faire ressentir?

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C’est là que j’en viens au deuxième point de cet article: la représentation de la violence. Dans le roman, celle-ci était avant tout intériorisée, passée par le prisme de l’esprit d’une Offred épuisée, tâchant difficilement de rendre sa vie supportable en ressassant de vieux souvenirs et en faisant de l’humour noir. Offred n’est pas une héroïne prête à résister, à se rebeller, à se lancer dans un mouvement underground pour détruire la république de Gilead. Elle entend certes parler de l’existence de rebelles en discutant avec Ofglen, mais elle ne s’implique pas, elle reste un simple témoin. J’écrivais, dans mon billet 7 lectures favorites en 2017, que le roman de Margaret Atwood était immobile, mais que c’était justement dans cette fixité que l’oppression était la plus saisissante. On comprend en effet toute la portée destructrice du régime de Gilead quand on sent qu’Offred a abandonné tout espoir, qu’elle ose à peine regarder quelqu’un, émettre un son, marcher dans un couloir, passer un peu trop de temps à regarder des oranges. La tyrannie réside justement dans le récit d’un quotidien vampirisé par la peur. On ressent puissamment l’essence de la dictature en évoluant dans l’esprit d’une femme peu à peu déshumanisée. Et force est de constater que la série échoue à transmettre ce sentiment de suffocation constante, cette immobilité glacée. Elle ne reproduit pas cette sensation tout simplement car elle fait le choix de montrer une violence beaucoup plus évidente, visuelle, plutôt qu’une oppression inscrite dans les détails. Les manifestations réprimées aux armes à feu dans les flashbacks, les exécutions publiques, le suicide de Janine, l’excision d’Ofglen… La violence est affichée au lieu d’être suggérée, elle est explosive et non plus souterraine. Dans la série, Offred peut vagabonder presque librement dans la maison de son commandant, et ses échanges avec les autres personnages restent, par rapport à ceux du roman, assez libres: elle a de longues discussions avec Ofglen, avec le Commandant Waterford, avec Nick, avec l’ambassadrice du Mexique… Le personnage du roman n’aurait jamais osé faire preuve d’une telle audace. Elle craint que l’on entende ses pas dans le couloir, que l’on perçoive le moindre signe de douleur sur son visage, que l’on devine son absence de foi. Comme le rappelle Emily Nussbaum, elle garde une allumette sous son matelas, mais n’ose jamais l’allumer. C’est une Offred résignée, abattue, terrifiée, et non une femme prête à combattre qui lance un « nolite te bastardes carborundorum, bitches » en transportant un colis secret pour la résistance.

Des arches narratives développées

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Offred n’est pas le seul personnage radicalement transformé par l’adaptation. La série fait en effet le choix d’une narration plurielle, qui ne reste pas exclusivement centrée  sur Offred mais qui se diversifie en suivant les parcours de différents protagonistes. On suit les destinées tragiques de Janine et d’Oflgen (qui, dans le roman, disparaît mystérieusement, sans aucune explication), on apprend que Luke est encore vivant et qu’il a fui vers le Canada, on explore la véritable identité de Nick, on assiste à l’évasion de Moira, on creuse le passé du Commandant et de Serena Joy… C’est d’ailleurs cette dernière digression qui est, à mon sens, une des plus réussies de l’adaptation. On découvre en effet la formation politique souterraine de la république de Gilead et le rôle joué par le couple Waterford dans sa mise en place. Cette partie ouvre des perspectives intéressantes pour étendre l’univers du roman au-delà de Gilead, mais elle est surtout extrêmement bien jouée et bien menée grâce à la performance incroyable d’Yvonne Strahosvki dans le rôle de Serena Joy. Je ne connaissais cette actrice que dans des rôles assez stéréotypés de « jeune première superficielle », et quelle ne fut pas ma surprise de la découvrir aussi juste, glaçante, poignante, et en tous points remarquable. Donner plus d’importance à son personnage est indéniablement une des idées de génie de l’adaptation, qui en fait une femme tout en paradoxes, impérieuse et dure, mais aussi profondément pathétique. J’espère secrètement que la série continuera à la mettre au premier plan dans les saisons à venir (et surtout, que l’on reverra Yvonne Strahovski dans d’autres rôles à la hauteur de son talent.)

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L’adaptation de The Handmaid’s Tale se distingue donc du roman  de Margaret Atwood en proposant une mise en scène visuelle de la violence et un développement scénaristique choral. Elle transforme le roman d’origine, sombre et contemplatif, en série d’action haletante, portée par des personnages charismatiques et bien campés. Et il s’agit, selon moi, d’une véritable réussite, car l’œuvre en l’état, et son récit de routinisation glaçante dans une société oppressive, était impossible à transposer à l’écran. En abandonnant cette dimension, les réalisateurs de la série ont visé juste et sont parvenus à créer une œuvre qui assume sa singularité tout en respectant l’univers. Alors certes, on y perd en intensité et en puissance. Mais on y gagne en action, et en espoir, là où l’œuvre de Margaret Atwood n’en laissait quasiment aucun.

Images de l’article empruntées à la série.

 

2 réflexions sur “The Handmaid’s Tale: du roman contemplatif à la série chorale

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