The Buffy Review – Saison 1, épisode 3: inceste, sorcellerie et cheerleaders

C’est avec plaisir que je vous retrouve aujourd’hui pour la suite de The Buffy Review, c’est à dire l’analyse du troisième épisode de la série, sobrement intitulé Witch. J’ai mis du temps avant de m’atteler à la tâche, car cet épisode, je dois l’avouer, m’a donné un peu de fil à retordre: il a fallu que j’aille fouiner du côté de la psychanalyse, un domaine qui ne m’est que très peu familier. J’ai tâché de me documenter au mieux, mais je vous prierai néanmoins de vous montrer indulgents avec moi si je ne suis pas suffisamment précise! Et bien entendu, si vous vous y connaissez mieux que moi dans cette discipline, n’hésitez pas à intervenir dans les commentaires 🙂

L’épisode commence façon assez légère. Buffy, toujours partagée entre sa mission de Tueuse et son désir de normalité (comme évoqué dans le premier article), souhaite entrer dans l’équipe des cheerleaders et danse avec ses pompons sous l’air abasourdi de Giles, qui ne comprend pas que l’on puisse s’intéresser à quelque chose d’aussi futile. Buffy souhaite seulement, d’après ses mots, « faire quelque chose de normal. » Ironie du sort: la magie noire en oeuvre à Sunnydale va cette fois-ci justement toucher les cheerleaders.

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Buffy s’apprête à auditionner pour faire partie de l’équipe quand on nous présente le personnage d’Amy, une jeune femme qui semble apparemment très motivée pour devenir cheerleader: elle avoue s’entraîner six heures par jour avec sa mère et avoir perdu du poids afin d’augmenter ses chances. Un peu plus loin dans l’épisode, elle confiera également à Buffy que sa mère était, dans sa jeunesse, une cheerleader très admirée dans le lycée, qui avait remportée divers prix et qui se faisait surnommer « Cathy the great. » (rien que ça.) Les auditions tournent mal: Buffy et Amy assistent à la combustion spontanée d’une future cheerleader particulièrement douée, et quelques jours plus tard, une autre (Cordelia) perd momentanément la vue et risque un grave accident de voiture, une autre encore perd la parole… Les malheurs se multiplient et Buffy, qui était remplaçante, finit par se retrouver dans l’équipe après les nombreux accidents et désistements.

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Mais Buffy n’échappe pas à la « malédiction » qui touche les cheerleaders et devient, pendant une journée, folle d’enthousiasme au point de mal contrôler sa force de Tueuse et d’envoyer une autre camarade valser à l’autre bout de la pièce. Évincée, elle laisse alors sa place à la dernière remplaçante restante… Amy, bien entendu! D’ailleurs, nos amis du Scoobygang se doutaient déjà que cette-dernière semblait bien trop passionnée par cette histoire de cheerleading pour être honnête, et la piste de la sorcellerie avait été envisagée. L’accident de Buffy les pousse à agir et à se rendre chez Amy pour parler à sa mère, lui expliquer que sa fille verse désormais dans les arts occultes et la persuader de la ramener à la raison. Qu’elle n’est pas leur surprise de découvrir que la sorcière est en vérité Cathy, la mère d’Amy, qui a pris la place de sa fille en échangeant leurs corps, et que la pauvre Amy est enfermée chez elle (dans le corps de sa mère, donc, si vous avez bien suivi.) Dans la suite de cet épisode, Buffy et ses comparses vont bien entendu s’employer à sauver Amy, à lui faire retrouver son corps et à se débarrasser de sa mère en retournant contre elle un de ses propres sortilèges.

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C’est bien entendu le propos sur la jalousie mère-fille qui fait tout l’intérêt de cet épisode. Cathy est si jalouse de la jeunesse d’Amy qu’elle va jusqu’à lui confisquer son corps afin de pouvoir revivre ce qu’elle estime être les plus belles années de sa vie, la période où elle était cheerleader. Un portrait rapide de cette femme est esquissé au cours d’une conversation entre Amy et Buffy: Cathy aurait eu sa fille très jeune, et se serait retrouvée rapidement mère célibataire et aurait « gâché » ses jeunes années à travailler d’arrache-pied pour subvenir aux besoins de sa fille. Elle reporte cette frustration sur Amy et lui adresse, lors du combat final, des propos très violents (et traduits approximativement par mes soins): « Je t’ai mise au monde, j’ai donné ma vie pour que tu gâches la tienne. » Par « gâcher », elle entend ne pas être une cheerleader, ne pas être obsédée par son poids. Et surtout: ne pas être comme elle.

C’est là que j’ai peiné à faire mon travail de recherche: en essayant de me renseigner sur la jalousie parent-enfant et sur ce que la psychanalyse disait à ce sujet, je suis tombée, hélas, sur de nombreux textes extrêmement sexistes et très discutables, qui partaient du postulat d’une sorte d’éternel féminin que je trouve indéfendable (puisque je suis profondément constructiviste et non essentialiste.) Puis, à force de recherches, j’ai enfin trouvé quelque chose de véritablement intéressant: la notion d’inceste platonique (article ici.) Il s’agit, comme son nom l’indique, d’une forme d’inceste sans passage à l’acte, dans laquelle le parent et l’enfant deviennent le reflet l’un de l’autre, se ressemblent en tous points jusqu’à se confondre. Apparemment, cette configuration a été plus souvent observée entre mère et fille (ou alors c’est encore un préjugé sexiste des auteurs sur lesquels je suis tombée? Peut-être.) Comme l’écrit Françoise Couchard: « […] entre elles deux toutes limites et toutes différences sont effacées. » (Emprise et violence maternelles. Étude d’anthropologie psychanalytique) Et ce n’est pas quelque chose de naturel et de consenti, bien sûr: c’est l’enfant qui devient, malgré lui, une projection narcissique du parent. La psychanalyste Alice Miller parle même d’un abus narcissique, qui est une forme de maltraitance de l’enfant: celui-ci est utilisé par ses parents pour combler leurs désirs insatisfaits. Ici, celui d’être de nouveau une cheerleader, d’être de nouveau jeune, célébrée dans le lycée. La magie noire permet, comme souvent dans Buffy, de rendre concrets les désirs inassouvis de ceux qui l’emploient, dans un objectif purement égoïste. Et du point de vue de la fiction, l’intervention du surnaturel permet de rendre réelle, dans la diégèse, une vérité sur la vie psychique et morale des personnages.

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L’épisode aborde également la question de la distance souhaitable entre mère et fille, parents et enfants. Au début, en discutant avec Amy, Buffy envie sa proximité avec sa mère: la sienne se souvient à peine qu’elle a auditionné pour être cheerleader, alors que celle d’Amy l’aide à préparer les auditions. Joyce est en effet débordée: mère célibataire qui vient d’emménager dans une nouvelle ville et de commencer un nouvel emploi, elle n’est pas réellement disponible pour Buffy, et surtout, elle ignore tout de sa vie de Tueuse, ce qui rend la compréhension difficile entre elles deux. Mais si la relation entre Buffy et Joyce est imparfaite, elle est néanmoins présentée comme bien moins malsaine que celle d’Amy et de Cathy. Dans une des dernières scènes de l’épisode, Joyce admet ne pas pouvoir comprendre sa fille car elle n’a plus seize ans, et semble souffrir de cette distance, mais ne force pas Buffy à se confier à elle et reste respectueuse de ses pensées. A la question « aimerais-tu avoir de nouveau seize ans? » elle répond « non » sans hésiter, et en cela, elle montre bien qu’elle se se confond pas avec Buffy, qu’elles sont bien deux individualités distinctes, qui ont chacune leurs vies, leurs pensées et leurs secrets. Leur incapacité à communiquer, et la distance douloureuse qui s’instaure parfois entre elles ne proviennent aucunement d’une relation toxique, mais du secret que Buffy doit garder: ses responsabilités de Tueuse creusent un gouffre entre elle et ceux qui sont inconscients du danger qui pèse sur Sunnydale. Joyce et elle ne vivent pas dans le même monde, ne parlent pas le même langage. Mais leurs liens seront resserrés, et non brisés, lorsque la vérité sera connue.

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Je pourrais m’arrêter ici. Mais cette histoire d’inceste platonique, et de sa représentation dans la fiction, a continué de m’intriguer. J’ai repensé à Gilmore Girls, une série que, tout comme Buffy, je porte dans mon cœur. Et force est de constater que quand Françoise Couchard parle d’une « confusion des identités entre mère et fille » et d’une « propension réciproque à se confier mutuellement tout de leurs idées ou de leurs sentiments, à s’échanger leurs vêtements, puisqu’elles ont une peau commune […] » etc., j’ai bien évidemment pensé à Rory et à Lorelai, qui ont les même goûts, s’échangent leurs vêtements, discutent ouvertement de tout et affirment être « meilleures amies » avant d’être mère et fille. Pour autant, jamais la série ne montre celle relation comme toxique, bien au contraire! Elle semble épanouissante pour elles deux (bien qu’elles aient de temps à autres leurs disputes, bien sûr), alors que l’inceste platonique est, comme on l’a vu, une forme de maltraitance, quelque chose de douloureux. Je dirais que finalement, c’est la notion de liberté qui résout le problème : certes, Lorelai et Rory sont proches et se ressemblent beaucoup, mais Lorelai laisse sa fille libre de faire ses propres choix, même lorsqu’elle les désapprouve, et ne la force à aucun moment à lui ressembler – ce en quoi elle n’a rien à voir avec la mère d’Amy dans l’épisode de Buffy. Rory, contrairement à Amy, reste à tout moment libre de ses décisions, et ses points communs avec sa mère ne sont pas un obstacle à son épanouissement car ils ne lui sont pas imposés comme étant une norme, un modèle. Je referme ici la parenthèse puisque Gilmore Girls n’est pas le sujet de ce billet, mais peut-être que cette série fera l’objet d’autres articles à l’avenir!

Allez, je vous laisse pour aujourd’hui, et j’inaugure en même temps une petite tradition: celle de donner, dans chaque article de The Buffy Review, la meilleure réplique de l’épisode (enfin, selon moi)! Et celle du n°3 de la saison 1 revient à Xander:

« First, vampires, now, witches. No wonder you can still afford a house in Sunnydale! »

Et oui, vivre sur une bouche de l’enfer, ça ne coûte qu’une bouchée de pain! (sorry)

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