Les lecteurs font-ils les livres?

Récemment, dans le cadre de ma thèse, je suis tombée sur un petit opuscule de Stanley Fish intitulé Quand lire c’est faire: l’autorité des communautés interprétatives. Stanley Fish est un professeur de lettres américain qui, d’après Marc Escola, « n’est autre que […] ‘le professeur de littérature le mieux payé de la planète‘ (le premier sinon le seul ‘littéraire’ à bénéficier d’un salaire annuel à six chiffres en dollars…) et l’homme de toutes les polémiques sur les questions de politique universitaire comme sur les sujets les plus brûlants du débat public nord-américain. » Voilà qui avait de quoi me rendre curieuse: l’ouvrage de Fish a donc fait partie des tous premiers documents que j’ai consultés à la BNF cette année.

Stanley Fish formule la thèse suivante: une œuvre littéraire n’a pas de sens univoque, d’interprétation parfaite et irréfutable; son sens dépend avant tout des lecteurs. C’est la communauté interprétative qui « fait » l’œuvre, qui lui donne un sens. Pour prouver cette théorie, le professeur va faire des expériences sur ses étudiants: et c’est là que ça devient assez rigolo.

Dans l’article « Comment reconnaître un poème quand on en voit un », Fish nous raconte comment il a « testé » sa théorie sur ses étudiants – et c’est assez fun. Je vais essayer de vous résumer rapidement l’anecdote: Fish donne un cours de linguistique, et note une liste de noms de linguistes au tableau. Ses étudiants sortent de classe, et sont remplacés par un autre groupe venu assister à un cours de littérature sur la poésie religieuse. Fish, qui n’a pas effacé la liste de noms du tableau, leur affirme qu’il s’agit d’un poème religieux du XVIIème siècle, et leur demande de l’interpréter. Et là… Les étudiants ne remettent absolument pas en doute sa parole et commencent à décrypter le poème et à trouver des interprétations qui sont follement cohérentes. Je n’entrerai pas dans les détails, mais la pertinence de leurs propositions est assez déroutante… Alors que l’on sait bien, nous, lecteurs de Fish, qu’ils sont en train de se faire manipuler. Fish se sert de cet exemple pour prouver que ce sont nos attentes, plus encore que nos observations du texte, qui configurent notre interprétation : « Mes étudiants ne sont pas passés de l’observation de marques distinctives à la reconnaissance qu’ils faisaient face à un poème; au contraire, c’est l’acte de reconnaissance qui fut premier – ils savaient qu’ils avaient affaire à un poème – et les marques distinctives ont suivi. » En bref, pour Stanley Fish, en matière d’interprétation, quand on cherche quelque chose, on le trouve, que ce soit vraiment là ou pas.

Cette thèse m’a fait réfléchir à ma propre approche des œuvres littéraires. Je ne pense pas, contrairement à Fish, qu’en étant persuadée de lire un roman policier alors que je suis en train de train de lire un texte de SF, je trouve absolument des marques du genre policier alors qu’elles sont absentes. Mais je pense qu’en effet, si je crois lire un roman policier alors que j’ai dans mes mains un volume de SF, ma perception du texte va être profondément influencée par ce que je croyais savoir, et mon appréciation de ma lecture en sera très différente. Il est très probable que je sois déçue d’avoir cherché en vain les marques du genre que je recherchais, et que ce roman, qui aurait pu me plaire dans un autre contexte de lecture, me laisse un drôle de goût amer.

le-journal-des-papillons-3021333-264-432C’est pourquoi le travail que fournit l’éditeur (choix de la couverture, du texte de la quatrième, etc.) est à mon sens si important. En effet, j’ai constaté à plusieurs reprises que certains romans « mal étiquetés » n’étaient pas appréciés à leur juste valeur par les lecteurs.rices, qui en attendaient tout autre chose et qui n’ont, de fait, pas réussi à percevoir leurs qualités. Je pense en particulier à un certain roman fantastique de Rachel Klein, Le Journal des papillons, que j’avais lu l’année dernière après l’avoir récupéré d’occasion dans une brocante. Personnellement, je ne m’attendais à rien de particulier en lisant ce livre, et je l’avais beaucoup apprécié. Quelle ne fut pas ma surprise, alors, de découvrir, sur les différents réseaux sociaux littéraires que mon opinion était clairement minoritaire. La plupart des lecteurs.rices disaient avoir été « déçus », être « restés sur leur faim »… Apparemment, ils/elles s’attendaient à plus d’action, ils/elles trouvent l’histoire « bâclée », restée en suspens, pas claire, ennuyeuse… J’étais très surprise, et finalement, j’ai observé de plus près la couverture du roman… Et là *tadadam* j’ai tout compris: cette couverture, à laquelle je n’avais pour ma part pas fait du tout attention puisque j’avais récupéré le livre dans un lot, est tout à fait dans le style des romances paranormales post-Twilight et ce roman n’a absolument rien de commun avec ce genre de récits.

Il s’agit au contraire contraire d’un roman fantastique « à l’ancienne », plus semblable à un Dracula ou à une Carmilla – la forme du journal intime fait d’ailleurs clairement référence aux récits de cette époque. Le personnage principal étudie dans un pensionnat pour jeunes filles dans les sixties, et assiste à la lente agonie de sa meilleure amie, Lucy, qui est tombée sous l’influence malsaine d’une nouvelle élève, Ernessa. L’héroïne, férue de littérature gothique, voit dans la belle et fascinante Ernessa qui lui « vole » son amie, une prédatrice et une vampire. Mais le lecteur, avec sa distance critique, peut aussi voir une relation amicale/amoureuse toxique dans laquelle Ernessa pousse Lucy vers l’anorexie (au lieu de la vider de son sang…). On est dans une parfaite expression de l’hésitation fantastique telle qu’elle est définie par Todorov: jusqu’à la fin, on reste dans le doute, avec aucun moyen de trancher entre une explication surnaturelle ou une explication rationnelle des faits. Sur Livraddict, pourtant, une utilisatrice commente: « Très décevant si vous vous attendez à du fantastique. » Pourquoi? Car le monde éditorial a, ces dernières années, avec l’engouement post-Twilight pour les vampires, changé la perception du genre fantastique chez les lecteurs.rices, en le mélangeant avec la romance paranormale (qui tient plutôt d’une forme de « merveilleux noir » que de fantastique, puisque l’existence des créatures surnaturelles y est la plupart du temps considérée comme vraie, et non questionnée.) Bref, si Le Journal des papillons appartient bel et bien au fantastique, sa couverture, associée à la déformation progressive du sens donné au terme de « fantastique », a complètement biaisé sa perception. Je dois même admettre que si j’avais prêté plus attention à sa couverture avant de l’embarquer, je ne l’aurais certainement pas lu, croyant à une romance paranormale (genre dont je suis généralement peu friande), et je serais passée à côté d’une vraie pépite…

Alors… les lecteurs font-ils les livres? L’interprétation d’un texte est-elle plus importante que son contenu ? Je ne suis pas certaine que l’expérience de Fish le prouve complètement, puisqu’en tant que professeur, il incarnait une figure d’autorité tout à fait capable de manipuler ses étudiants dans un contexte de transmission du savoir. Mais je suis en tous cas persuadée qu’il existe beaucoup de facteurs qui influencent et conditionnent notre perception d’un texte, et que toutes les caractéristiques de celui-ci ne seront pas forcément apparentes pour tout le monde. Chacun aborde une œuvre avec sa propre culture, ses horizons d’attente particuliers, et l’interprétation sera très variable selon les différents éléments qui préexistent à la découverte du récit – que ce soit un ami qui « survend », un critique qui « démonte », une couverture qui « frappe »… ou un professeur qui ment.

Et vous, qu’en pensez-vous? 🙂

Ouvrages cités dans l’article :

  • Stanley Fish, Quand lire c’est faire: l’autorité des communautés interprétatives, traduit par Etienne Dobenesque et préfacé par Yves Citton, éditions Les Prairies ordinaires, 2007.
  • Rachel Klein, Le Journal des papillons, traduit par Sophie Bastide-Foltz, éditions Anne Carrière, 2012.
  • Marc Escola, « L’autorité de l’interprète. Les fables théoriques de Stanley Fish », Acta Fabula volume 9, n°1, janvier 2008. A lire ici sur Fabula.

 

6 réflexions sur “Les lecteurs font-ils les livres?

  1. Ralala, encore un article super où je te rejoints totalement !
    Je suis une ancienne libraire et je suis totalement d’accord avec toi quand tu dis que le choix que fait l’éditeur de la couverture et du résumé d’un livre est très important et souvent déterminant ! Si tu veux le nombre de SP sans couv que j’ai lu et adoré et qu’une fois eu la version définitive entre les mains j’étais hyper déçue parce que je savais que j’aurais du mal à vendre une œuvre que j’ai vachement apprécié et dont l’aspect était totalement foiré !
    De même j’ai déjà eu des coups de cœur pour des livres dont le résumé ne m’attirait pas du tout à la base (et c’est dans ce genre de moment que je remercie l’une de mes patronnes, qui « m’imposait » des lectures :P)
    Et je suis contente que tu aies parlé de Carmilla, c’est l’un des seuls romans traitant du thème du vampire que j’ai apprécié 😛 Tout en sachant que je n’ai toujours pas lu Dracula…
    Bref, des bisous 😀

    J'aime

    • Merci pour ton commentaire! 🙂
      Oui en tant que libraire j’imagine que tu as souvent été confrontée à ce problème! Et je crois aussi que cela peut varier selon les « modes », une couverture sera très attirante selon les critères esthétiques d’une période donnée, et sera complètement obsolète quelques temps plus tard… Et le livre sera moins acheté alors que sa qualité, elle, ne varie pas! J’ai toujours été un peu frustrée par les couvertures très neutres de certains éditeurs (Stock, Albin Michel, etc.) mais finalement, je pense que cette sobriété a le mérite de ne pas vieillir et de ne pas donner d’informations erronées sur une œuvre.
      J’aime aussi beaucoup Carmilla 🙂
      Des bises également! ^^

      J'aime

  2. Pour le coup, je suis plutôt d’avis que les lecteur·rice·s (mais aussi les spectateur·rice·s au cinéma, etc.) ont un vrai rôle actif dans la création des œuvres. Je m’étais fait cette réflexion lorsque j’avais dû, pour une épreuve du bac, analyser le court-métrage que j’avais réalisé avec des camarades en cours : quand bien même je savais ce que nous avions voulu dire, je me suis rendu compte qu’on pouvait interpréter notre film de bien d’autres façons, qu’on pouvait lire de nombreux éléments « non réfléchis » comme exprimant telle ou telle idée, etc. C’était très intéressant, et j’y ai repensé l’année dernière lorsqu’un de mes professeur·se·s d’université a évoqué le fait que l’œuvre était aussi le produit de celleux qui la recevaient et lui donnaient du sens. Sûr, l’auteur·rice d’un livre, d’un film fait passer un message, veut exprimer certaines choses et iel le fait d’une manière particulière ; mais iel ne peut penser à TOUS les sens qui vont être donnés à son livre/film, à TOUTES les émotions qui vont être provoquées par celui-ci. Aussi, si l’auteur·rice est à la base du « produit », je pense que ce sont les « consommateur·rice·s » qui le transforment ou non en œuvre. Après, de là à dire que tous les livres/films sont des œuvres potentielles… je pense que ce serait un peu trop relativiste :’)
    Merci en tout cas pour cet article (et pour les autres) ! C’est vraiment très agréable à lire et les réflexions sont SUPER intéressantes !

    J'aime

    • Merci beaucoup pour ton commentaire très intéressant Gusse! 🙂 Et merci pour tes gentils compliments!
      Je pense aussi que les lecteurs ont un rôle actif quand ils interprètent, et qu’ils participent à la construction de l’œuvre! Mais il me semble aussi que l’interprétation est influencée par plein de choses extérieures, comme la renommée de l’œuvre en question, la façon dont elle aura été présentée par les tiers, le discours que l’on a pu entendre dessus… Par exemple, je ne suis pas sûre que quelqu’un puisse, aujourd’hui, lire Harry Potter à l’école des sorciers de la même façon qu’un lecteur de 1997 tombant dessus par hasard, la grande célébrité de la saga, l’idée qu’il s’en est faite via les films, les propos des autres etc. vont forcément influencer sa perception 🙂
      Au plaisir de te retrouver sur le blog pour de nouvelles discussions! ^^

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s