The Big Bang Theory: ces « petites » choses qui dérangent

Je sais que je suis loin d’être la seule à avoir complètement arrêté de suivre, depuis plusieurs saisons déjà, The Big Bang Theory, la série star de CBS. Je dois avouer, pourtant, que j’ai fait partie de ces fans inconditionnels qui la conseillaient, au moment des premières saisons, à toutes leurs connaissances en leur affirmant qu’il s’agissait de loin de la meilleure comédie depuis Friends. Et puis au fil des années de visionnage, quelque chose, dans cette série que j’aimais tant, a fini par me mettre mal à l’aise. C’était souterrain, difficile à formuler… Et quand j’ai fini par mettre le doigt dessus, je n’ai plus jamais réussi à la regarder de la même façon: cette série que j’adorais était parsemée de désagréable relents oppressifs et sexistes.

Pour certains.es téléspectateurs.trices, cette prise de conscience est d’une banalité confondante… Mais pour moi, c’est l’épisode 12 de la saison 8 qui a été un véritable déclic. Je reviendrai donc sur cet épisode en particulier avant d’étendre ma réflexion plus généralement à l’ensemble de la série (du moins à ce que j’en connais, puisque je n’ai pas vu les dernières saisons.)

Saison 8, épisode 12: détails symptomatiques

Première scène: Penny et Amy entrent toutes deux dans l’appartement de Leonard et Sheldon. Celui-ci leur propose une partie du jeu de plateau Lord of the rings. Les filles se plaignent: elles en ont assez de toujours se plier aux activités des garçons, alors que ceux-ci n’essaient jamais de pratiquer les leurs. Il est alors décidé que ce seront elles qui choisiront quoi faire cette fois-ci. Du coup, nos quatre personnages se rendent ensemble faire… du shopping.

Cela ne parait peut-être pas choquant au premier abord, mais pour moi, ce micro-événement a pris beaucoup d’ampleur: c’était encore un des nombreux exemples de séparation genrée au sein de la série.

En effet, il semblerait, dans TBBT, que les filles n’apprécient jamais les activités proposées par les garçons. Leonard, Sheldon, Howard et Raj aiment, je ne vous apprends rien, les jeux vidéos, les jeux de rôles, la fantasy, la science-fiction… Et pour les filles, tout ceci est irrémédiablement méprisable. Elles préfèrent le shopping, les catalogues de mariage, aller boire un verre, danser, passer des week-ends à Vegas ou au spa. Ces passe-temps ne sont en rien condamnables, mais ce qui me gêne, c’est l’association entre les genres des personnages et les activités pratiquées.

Alors, bien sûr, tout ceci est fait de manière assez pernicieuse, car c’est Penny, une fille, qui est dépeinte comme le personnage le mieux intégré socialement, le plus « cool. » Les garçons, eux, sont en permanence montrés comme des « losers », et c’est ça, aussi, qui crée une partie du comique (j’ai envie de dire, hélas.)

Voici donc ce que donne une première lecture de la série:

  1. Penny, et les deux filles qui gravitent maintenant autour d’elles, sont les plus « cool », et apprécient des activités considérées comme plus « normales » que les garçons
  2. Les garçons, « losers » et soi-disant inadaptés sociaux, apprécient des activités moins mainstream : jeux de rôles, fantasy, science-fiction, jeux vidéos, bandes dessinées, ce qui fait d’eux des « geeks » dont on peut rire.

Sauf que si on regarde cette série, et qu’on l’apprécie, c’est aussi pour la multiplicité de références culturelles qu’elle utilise, des références à la fantasy, à la SF, aux jeux de rôles, aux jeux vidéos, aux BD. Et si nous comprenons ces références et qu’elles nous font rire, c’est bien qu’en fait, ce sont les garçons qui sont « cool »: ce sont eux qui portent l’humour de la série, qui évoluent dans l’univers qui intéresse le téléspectateur, qui font les blagues qui nous amusent.

En somme, les affirmations précédentes se retrouvent bousculées:

  1. Les garçons ont des centres d’intérêt culturels que les téléspectateurs, pour la plupart, connaissent et apprécient.
  2. Les filles n’ont que mépris pour ces activités et apprécient des choses non-culturelles, « futiles » : faire du shopping, faire la fête.

Les deux lectures sont également offensantes: la première insulte les amateurs de fantasy et de culture geek, et la seconde insulte les femmes. Après ce premier constat, j’étais déjà profondément attristée, et ma vision de la série n’a fait que se dégrader au fil du temps.

Des nuances à apporter ?

  1. Bernadette et Amy sont des scientifiques au même titre que les quatre garçons, aucune discrimination de ce côté-là. Un bon point pour TBBT.
  2. Penny, qui a grandi dans une ferme, est plus débrouillarde et badass que les garçons, c’est d’ailleurs elle qui défend Sheldon face au pirate informatique qui a volé sa monture et son stuff sur WOW.
  3. On voit apparaître, dans un épisode, une certaine Alice que Leonard rencontre au comic-book store et qui apprécie les mêmes choses que les garçons.
  4. Dans un épisode récent, Amy convainc Bernadette que participer à un photoshoot sur les scientifiques sexy ne valorise pas l’image de la femme dans les sciences, et qu’elle devrait être reconnue pour son cerveau plus que pour ses qualités physiques. Un bon point, encore.

Certes. Mais tout ceci est bien souvent balayé par l’avalanche de blagues sexistes du genre: même si Penny ne porte pas la perruque de Wonder Woman, elle gagnera forcément le concours de costumes du comic-book store car elle sera la seule fille (lol), je parle cinq langues! – non Howard, les filles ne comptent pas le klingon, ou autres oh non, voilà ce qui arrive quand on invite les filles à jouer à Donjons & Dragons… Et je ne parle même pas des plaisanteries constantes sur le « côté féminin » de Raj, qui correspondent, une fois encore, à d’énormes stéréotypes (goût pour les cosmétiques avec sa « moisterizing routine », ou pour la cuisine avec son « chocolate lava cake »…) et qui sont une source constante de moquerie. Comme le remarque justement le youtubeur Pop Culture Detective dans cette vidéo très intéressante, Leonard, Sheldon, Howard et Raj n’étant pas des personnages conformes à toutes les normes sociales, ils devraient, en toute logique, tolérer tous les écarts vis à vis de cette norme et célébrer la différence, mais ce n’est absolument pas le cas, et ils continuent à perpétuer, entre eux, les exigences d’une masculinité toxique en dépréciant tous les comportements vus comme « féminins » (encore une fois, d’après une vision extrêmement stéréotypée du « masculin » et du « féminin »…) 

On a ainsi le sentiment constant que les filles sont étrangères aux mondes fictionnels que la série promeut, qu’elles ne sont pas en mesure d’apprécier les mêmes choses que les garçons, qu’elles vivent dans un autre univers et que rien, pas même leurs expériences de ces activités aux côtés des protagonistes masculins, ne pourra les faire entrer dans cette sphère qui semble réservée aux mâles. Quelques exemples:

  1. Un certain épisode des premières saisons montre une Penny devenue complètement accro au jeu en ligne Age of Conan. Accro au point d’arrêter de se laver, de s’habiller, et d’aller au travail. Aucun des garçons, je le rappelle, ne devient addict au point d’en sacrifier sa carrière. Comme s’il était impossible, pour une fille, de concilier une vie saine et les jeux vidéos. 
  2. Dans l’épisode 5 de la saison 8, les filles, qui ont prévu de partir en week end à Vegas, voient leurs projets annulés et rejoignent les garçons pour une partie de D&D. Amy commence à s’enthousiasmer et lance un « It’s better than Vegas! » que Penny rembarre immédiatement d’un « No, it’s not » à l’intonation plus que méprisante. Penny, personnage qui incarne la norme sociale (je reviendrai sur ce point), se fait arbitre des goûts acceptables pour ses amies, et leur interdit l’accès aux œuvres culturelles qui séduisent les garçons.
  3. Pareil quand nos trois jeunes femmes essaient de lire Thor et que, en dépit d’un débat intense sur le fonctionnement du marteau, elles continuent de qualifier les comic-books de « so dumb »  ce qui, comme on l’a vu, ne fait que leur « retomber dessus » puisque les vrais héros de l’histoire, eux, savent voir l’intérêt des comic books en question qui sont fortement mis en valeur par l’univers et l’esthétique de la série. D’autant que les demoiselles, qui veulent découvrir l’univers des comics, choisissent Thor, car, pour les citer, le personnage en couverture est « hot »… Car les filles sont futiles, bien sûr (c’est si drôle…)
  4. La fameuse Alice, seule fille de la série à apprécier les mêmes choses que nos héros, apparaît dans… un seul épisode, dans lequel elle se fait évincer par Leonard au profit de Priya. Leonard, en effet, est tenté de se laisser séduire par cette belle dessinatrice de comics, mais, quand il expose son dilemme à Penny, il affirme ne pas pouvoir quitter Priya pour Alice, car, je cite: « Priya and I are in love, we could get married some day. » Priya qui, on le rappelle, rejette entièrement la fantasy, la SF, les comics et tout ce qui plait aux quatre héros, avouant à Leonard que les uniformes de Star Trek que possède Raj sont une source de grande honte pour leur famille. Conclusion: les Alice sont fun, mais ce sont les Priya qu’on épouse, les filles considérées comme « normales »…

Des nuances, donc? Pas tant que ça.

The Big Bang Theory et le rapport à la norme

En vérité, ce dont  nous parle The Big Bang Theory, c’est du rapport à la norme. Et au lieu de se faire l’avocate des cultures et des identités alternatives, la série ne fait que prendre un vernis transgressif pour ancrer plus encore ses personnages dans une norme sociale d’une écrasante banalité. En effet, les héros de la série sont soi-disant des outsiders, des personnages hors de la culture mainstream, mais ils perpétuent des stéréotypes permanents sur les relations entre les genres et sur les différents modes de vie.

Ce propos normatif est d’autant plus visible au fil des saisons, depuis que les personnages féminins sont plus nombreux au sein de la série.

Je m’explique: au début, nous avions quatre personnages de geeks masculins, et une seule femme, qui ne pouvait, à elle seule, représenter tout son genre. Penny n’était qu’une individualité, on ne la percevait pas forcément comme incarnation d’un groupe. Le décalage comique naissait de la différence entre Penny, personnage le plus ancré dans la norme sociale (culture mainstream, état d’esprit plus « terre à terre », comportement social considéré comme « cool »…) et les garçons, ayant des préoccupations différentes de la norme et ne se confrontant pas toujours très bien à celle-ci.

Mais désormais que les autres filles, Amy et Bernadette, ont rejoint l’équipe, ce clivage est devenu nettement genré, puisqu’au lieu de se sentir, en tant que scientifiques, plus proches des personnages masculins; celles-ci ont rejoint le « côté » de Penny et la suivent dans toutes ses activités favorites. L’influence de Penny sur les autres personnages féminins nous est constamment montrée: c’est elle qui a le pouvoir de décision, qui est l’arbitre du « cool », qui décide des comportements « normaux » de ses subordonnées féminines. Cette domination de Penny sur les autres personnages féminins est, quand on y réfléchit, assez surprenante: elle ne partage pas l’intérêt d’Amy et de Bernadette pour les sciences, ou pour la lecture, son seul point commun avec elles, c’est… le genre. Pour les scénaristes de TBBT, manifestement, il est plus approprié, quand on est une femme, d’être amie avec d’autres femmes et de partager leurs activités même si on ne les apprécie pas tant que ça, que de passer du temps avec des hommes qui exercent une profession similaire à la nôtre et qui, par conséquent, ont des sujets de conversations possibles (ici, les sciences.) On assiste donc à une division genrée très nette: les garçons « geeks » qui pratiquent des activités culturelles, et les filles fêtardes et leur shopping, qui n’ont que des rêves normatifs (beauté, mariage, et j’en passe) et qui n’existent que sous l’égide de Penny. Penny, personnage qui existe avant tout par son adhésion à une norme « féminine » extrêmement stéréotypée et peu flatteuse dans l’imaginaire : attrait pour les « futilités », peu ou pas d’aspiration intellectuelle, préoccupations centrées autour des biens matériels. Bref, une vision du « féminin » nauséabonde et périmée.

A côté de ça, je repense également à l’épisode 13 de la saison 6, The Bakersfield expedition. Rappelez-vous: nos quatre héros partent, tout contents, pour une convention Star Trek, décident de s’arrêter pour prendre des photos en costume dans le désert, se font voler leur voiture et doivent affronter les moqueries des clients non-geeks d’une station-service où ils vont appeler à l’aide. Cet épisode est, à mon sens, d’une violence rare. Les personnages principaux nous y sont clairement montrés comme des freaks et leur passion pour Star Trek, est réduite à une forme de farce. Comme si, pour éviter les moqueries et le rejet, il fallait absolument se « normaliser » et se priver des œuvres culturelles que l’on aime vraiment. Comme si le fait de préférer la science-fiction à la télé-réalité transformait les individus en freaks. Car pour les scénaristes de TBBT, finalement, il semblerait que toute sortie de la norme soit une trajectoire vers la monstruosité, et que les personnages ne trouvent leur accomplissement qu’en lissant leurs différences pour aller vers plus de « normalité. » L’évolution considérée comme « positive » des personnages de Leonard et de Howard, c’est le mariage, la vie de famille classique, et pour Sheldon et Raj, c’est de nouer une relation amoureuse avec une femme (peut-être sont-ils mariés ou fiancés depuis, d’ailleurs… j’ai arrêté de suivre.) Impossible, manifestement, d’être heureux en restant célibataire, en vivant en colocation, en ayant une autre orientation sexuelle, ou en étant asexuel. D’être heureux en restant un geek qui ne recherche pas l’adhésion à la norme, l’intégration au groupe. Dans The Big Bang Theory, être heureux, c’est être ordinaire. Un comble pour une série qui se prétendait, au moment de son apparition, différente et alternative.

J’arrive à la fin de cet article: bravo (et merci!) à ceux qui sont allés jusqu’au bout de la lecture. Pour aller plus loin, je vous invite à regarder cette autre vidéo de Pop Culture Detective, The Adorkable Misogyny, qui se concentre plus étroitement sur le sexisme intégré des personnages. N’hésitez pas à compléter cet article en me proposant vos propres réflexions dans les commentaires.

Merci, et à bientôt!

 

Une réflexion sur “The Big Bang Theory: ces « petites » choses qui dérangent

  1. […] La dénonciation est même parfois très explicite : on voit des sommes d’argent faramineuses transiter en quelques secondes, des fortunes naître et fondre en quelques jours, des milliardaires complètement allumés amener des éléphants en salle de conférence ou affirmer à des ouvriers chinois qu’ils ne travaillent pas assez dur avant de rentrer chez eux en jet privé. C’est irrévérencieux, piquant, parfois absurde, et toujours maîtrisé. Concernant les questions de genre, la série présente certes un milieu professionnel très masculin (ce qui correspond encore, hélas, à une réalité), mais les personnages féminins y sont présentés comme très compétents (Carla, Mia) et/ou en position de pouvoir (Laurie, Monica.) Les propos sexistes y sont parfois présents, mais jamais approuvés: ils sont soit clairement identifiés et dénoncés comme sexistes par un personnage lucide (notamment Jared), soit placés dans la bouche de protagonistes caricaturaux et ridicules, qui sont d’ailleurs critiqués et moqués par leurs pairs (je pense notamment à Russ Hanneman ou à Erlich.) J’ai notamment en tête une scène mémorable où Erlich tente d’expliquer à Laurie et à Monica ce qu’est le mansplaining… Sans s’apercevoir une seule seconde de l’ironie de la situation. Autant vous dire que c’est nettement plus agréable à regarder que le sexisme intégré pernicieux de The Big Bang Theory! […]

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