Classiques et « mauvais genres »: l’établissement d’un canon littéraire, des bancs de la fac à Booktube

Récemment, Le Parisien a publié un article qui a fait bondir la twittosphère : Salon du Livre Paris: des inconnues devenues stars grâce aux réseaux sociaux. Je vous laisse aller lire le billet si cela vous chante, mais soyez prévenu.e.s, e ne sera probablement pas sans grincements de dents, car on y retrouve une critique extrêmement condescendante de Booktube et de Wattpad, mâtinée de mépris pour les littératures de l’imaginaire, pour young adult, et pour les lectrices en général (car oui, l’article est aussi très sexiste.) Un texte d’autant plus horripilant qu’il effectue des confusions nombreuses (Booktube/Wattpad), propose des définitions bancales montrant une profonde méconnaissance du sujet (notamment en ce qui concerne la dystopie) et dénigre Robin Hobb de façon complètement gratuite (et sans aucun lien avec le thème abordé.) Et je ne vous parlerai même pas des maladresses stylistiques (comme quoi, avoir lu Sagan ne garantit pas de savoir s’exprimer dans un français correct.)

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L’hypocrisie du marketing féministe de Godless

C’est avec enthousiasme que j’ai appris, il y a quelques mois, la future sortie de Godless, le « western au féminin » réalisé par Scott Frank pour Netflix. Le pitch de départ, colporté par les différents médias, nous promettait une série féministe du tonnerre: une petite ville, La Belle, subitement privée de sa population masculine par un accident survenu à la mine, devait faire face à l’adversité et se reconstruire grâce à ses femmes. Sur papier, la série paraissait prometteuse. Pourtant, quand j’ai enfin eu l’occasion de la regarder, un vague goût de déception m’a empli la bouche. Mon engouement est retombé comme un soufflé, et pour être tout à fait honnête, je me suis même endormie quelques fois. Je n’ai pas compris immédiatement d’où venait cette déconvenue. Un western féministe, ça avait tout me plaire, n’est-ce pas? Était-ce moi, le problème? Spoiler: non.

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Violence et féminisme dans Big Little Lies

C’est sur le conseil d’une amie que j’ai commencé Big Little Lies, mini-série réalisée par Jean-Marc Vallée pour HBO, et adaptée du roman éponyme de Liane Moriarty. Sur le papier, j’avoue qu’elle ne m’intéressait pas outre mesure: me fiant aux divers résumés disponibles en ligne, je pensais qu’il s’agissait d’une énième mini-série policière comme on en a vu fleurir beaucoup ces derniers temps, et même le casting prestigieux ne m’inspirait pas une grande confiance. Mais j’ai fini par écouter mon amie et par tenter de regarder le premier épisode, un soir, par simple curiosité. Je ne sais plus exactement ce qui m’a fait comprendre que Big Little Lies allait bien au-delà ce que j’avais imaginé, mais il m’est assez vite apparu que j’avais sous-estimé cette œuvre et qu’elle méritait autre chose que mon indifférence.

Big Little Lies, c’est bien plus qu’une mini-série policière dans une petite ville huppée de Californie, où tout le monde a une maison d’architecte, un salaire exorbitant et une vue sur la mer. C’est bien plus qu’une énième histoire de meurtre ou qu’une version améliorée de Desperate Housewives avec casting grand luxe. C’est une série dramatique et sans enquête, un enchaînement de micro-événements qui se rejoignent dans le flot d’une grande violence. Et c’est, surtout, une série très féministe.

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The Handmaid’s Tale: du roman contemplatif à la série chorale

Il y a quelques jours, j’ai enfin terminé de regarder l’adaptation de The Handmaid’s Tale, réalisée par Bruce Miller sur la plateforme Hulu. Comme beaucoup de lecteurs et de lectrices, j’ai toujours une petite appréhension avant de me plonger dans l’adaptation d’une œuvre que j’aime, d’autant que, comme je l’avais expliqué dans un précédent article, The Handmaid’s Tale me semblait, en bien des points, inadaptable. Mais une fois le cap du pilote passé, je dois avouer que j’ai avalé les 9 épisodes restants en quelques jours à peine, et que la série m’a laissée une impression très positive. Cependant, je n’estime pas m’être trompée en qualifiant le roman de Margaret Atwood d’inadaptable: en l’état, il l’est. Sa lenteur et son immobilité oppressante sont effectivement impossibles à retranscrire dans une série. L’univers du récit, en revanche, se prête tout à fait à une adaptation, et la série l’a parfaitement repris pour transformer le roman en une œuvre profondément différente, mais d’une grande qualité. Et c’est, à mon sens, le propre des meilleures adaptations: devenir des re-créations, apporter quelque chose de radicalement nouveau à l’œuvre d’origine, sans pour autant la dénaturer.

Attention, cet article contient des spoilers de la série et du roman!

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The Buffy Review – Saison 1, épisode 3: inceste, sorcellerie et cheerleaders

C’est avec plaisir que je vous retrouve aujourd’hui pour la suite de The Buffy Review, c’est à dire l’analyse du troisième épisode de la série, sobrement intitulé Witch. J’ai mis du temps avant de m’atteler à la tâche, car cet épisode, je dois l’avouer, m’a donné un peu de fil à retordre: il a fallu que j’aille fouiner du côté de la psychanalyse, un domaine qui ne m’est que très peu familier. J’ai tâché de me documenter au mieux, mais je vous prierai néanmoins de vous montrer indulgents avec moi si je ne suis pas suffisamment précise! Et bien entendu, si vous vous y connaissez mieux que moi dans cette discipline, n’hésitez pas à intervenir dans les commentaires 🙂

L’épisode commence façon assez légère. Buffy, toujours partagée entre sa mission de Tueuse et son désir de normalité (comme évoqué dans le premier article), souhaite entrer dans l’équipe des cheerleaders et danse avec ses pompons sous l’air abasourdi de Giles, qui ne comprend pas que l’on puisse s’intéresser à quelque chose d’aussi futile. Buffy souhaite seulement, d’après ses mots, « faire quelque chose de normal. » Ironie du sort: la magie noire en oeuvre à Sunnydale va cette fois-ci justement toucher les cheerleaders.

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7 lectures favorites en 2017

Arrive la fin de l’année 2017, avec ses festivités, ses guirlandes lumineuses et sa désolante absence de neige (du moins sous  mon triste ciel parisien!). Et comme tous les ans à cette période, je profite de mes brefs instants de sobriété pour faire un bilan de mes lectures, afin de conserver les plus marquantes dans un coin de ma mémoire, et de pouvoir en recommander (ou en offrir!) quelques unes à d’autres avides de pages. Voici donc mes 7 plus belles lectures de 2017, celles qui m’ont le plus marquée et que ceux qui me connaissent risquent bien de retrouver sous leur sapin ! (enfin, pour leurs étrennes. Parce que je suis toujours un peu en retard.)

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The Buffy Review : Saison 1, épisodes 1&2

« The Buffy Review »: le comment et le pourquoi

J’inaugure aujourd’hui la rubrique qui est, en vérité, la raison d’être de ce blog, et qui consistera en une série d’analyses personnelles, publiées le plus régulièrement possible, sur chacun des épisodes de Buffy the vampire slayer.

Pourquoi Buffy? Parce qu’il s’agit d’une série importante, fondatrice, puissante, que j’aurais aimé découvrir plus tôt afin qu’elle m’aide à me construire lorsque j’étais adolescente. J’ai entamé le visionnage de Buffy à vingt-cinq ans, par pure curiosité, afin de savoir ce que j’avais pu « louper » au cours de mon enfance sans télévision. Et à chaque épisode, je me suis retrouvée fascinée par la double lecture offerte par la série, par sa justesse et son intelligence. Je l’ai défendue à cor et à cri face à pas mal de membres de mon entourage qui avaient du mal à imaginer que je puisse y voir autre chose qu’un plaisir coupable ; et à chaque fois, pour appuyer mon propos, je tâchais, maladroitement, de décortiquer un des derniers épisodes que j’avais vu afin de prouver que Buffy allait bien au-delà de la simple distraction. Et à force, on a fini par me dire: « tu devrais écrire tout ça, en parler sur un blog. » Ce sera bientôt chose faite 🙂

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Les lecteurs font-ils les livres?

Récemment, dans le cadre de ma thèse, je suis tombée sur un petit opuscule de Stanley Fish intitulé Quand lire c’est faire: l’autorité des communautés interprétatives. Stanley Fish est un professeur de lettres américain qui, d’après Marc Escola, « n’est autre que […] ‘le professeur de littérature le mieux payé de la planète‘ (le premier sinon le seul ‘littéraire’ à bénéficier d’un salaire annuel à six chiffres en dollars…) et l’homme de toutes les polémiques sur les questions de politique universitaire comme sur les sujets les plus brûlants du débat public nord-américain. » Voilà qui avait de quoi me rendre curieuse: l’ouvrage de Fish a donc fait partie des tous premiers documents que j’ai consultés à la BNF cette année.

Stanley Fish formule la thèse suivante: une œuvre littéraire n’a pas de sens univoque, d’interprétation parfaite et irréfutable; son sens dépend avant tout des lecteurs. C’est la communauté interprétative qui « fait » l’œuvre, qui lui donne un sens. Pour prouver cette théorie, le professeur va faire des expériences sur ses étudiants: et c’est là que ça devient assez rigolo.

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The Big Bang Theory: ces « petites » choses qui dérangent

Je sais que je suis loin d’être la seule à avoir complètement arrêté de suivre, depuis plusieurs saisons déjà, The Big Bang Theory, la série star de CBS. Je dois avouer, pourtant, que j’ai fait partie de ces fans inconditionnels qui la conseillaient, au moment des premières saisons, à toutes leurs connaissances en leur affirmant qu’il s’agissait de loin de la meilleure comédie depuis Friends. Et puis au fil des années de visionnage, quelque chose, dans cette série que j’aimais tant, a fini par me mettre mal à l’aise. C’était souterrain, difficile à formuler… Et quand j’ai fini par mettre le doigt dessus, je n’ai plus jamais réussi à la regarder de la même façon: cette série que j’adorais était parsemée de désagréable relents oppressifs et sexistes.

Pour certains.es téléspectateurs.trices, cette prise de conscience est d’une banalité confondante… Mais pour moi, c’est l’épisode 12 de la saison 8 qui a été un véritable déclic. Je reviendrai donc sur cet épisode en particulier avant d’étendre ma réflexion plus généralement à l’ensemble de la série (du moins à ce que j’en connais, puisque je n’ai pas vu les dernières saisons.)

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